Nous sommes un vendredi soir. Je viens d’allumer les bougies et je m’apprête à aller chez mes grands-parents pour un repas en famille. J’étais encore dans mes préparatifs lorsque Benjamin vient me chercher en voiture en sortant du travail. (Benjamin et moi venions de familles traditionnalistes, donc j’étais habituée entre autres choses à prendre la voiture Chabbath.)

-          Bonjour Chéri, merci d’être passé me prendre, comment s’est passée ta journée ?

-          Attends, je ne peux pas te répondre maintenant, dit-il en augmentant la radio. J’écoute BFM, il parle de la crise économique qui s’est passée au Japon : il y a eu des répercussions importantes sur le CAC 40. Cela ne va faire qu’aggraver la récession en Europe. Un spécialiste de l’économie va intervenir dans quelques minutes pour expliquer dans quelles valeurs boursières il conseille d’investir.

-          Investir ? Mais on n’a pas d’économie à investir de toute façon…

-          Oui, mais il faut être au fait de ce qui se passe dans le monde, ma chérie.

-          Tu dois avoir raison…

-          Je suis content que tu sois d’accord avec mon point de vue !

Nous arrivons chez mes grands-parents. Oh, comme je suis heureuse de voir mes parents, mes cousins, mes oncles et tantes, et surtout mon Papi et ma Mamie. Leurs visages étaient certes ridés, mais ils gardaient une beauté de jeunes enfants purs. Leur sagesse était inégalable, et surtout les histoires de Papi, impayables !

Yom Hachichi… mon grand-père commençait le Kidouch, cette prière du vendredi soir qui ne cesse de m’émouvoir depuis que je suis petite. Je ne savais pas vraiment ce que ces mots en hébreu signifiaient, mais j’avais la sensation qu’ils me reliaient à toutes les générations précédentes jusqu’au Mont Sinaï.

 

Après le « Motsi », nous entamions le repas du vendredi soir. Mon grand-père s’exclame : « Les enfants, je vous ai déjà raconté comment nous avons quitté l’Algérie du jour au lendemain ? Et comment nous sommes arrivés en France sans le sou. J’avais seulement quelques bijoux de famille et avec ça j’ai acheté un stock de marchandise, que j’ai revendu trois fois le prix ! ».

Mon père, en entendant cela, comme presque tous les vendredis, se leva de sa chaise et fit mine de devoir passer un coup de téléphone très important.

Mon cousin répondit : « Je suis sûr que c’est passionnant comme histoire Papi, mais ce soir, il y a la finale de The Voice », et il alluma la télévision se désintéressant totalement de ce que mon grand-père avait à lui raconter.

Mon grand-père regardait ma grand-mère avec un air d’enfant et lui dit « ça veut dire quoi zevoyss ? C’est du Yiddish ? »

Mon cœur s’arrachait littéralement de voir mes grands-parents délaissés pour regarder des « stars » de pacotille… Je répliquais alors « Mais non Papi ! Benjamin aimerait beaucoup entendre ton histoire ! ». Benjamin me lançait un regard incrédule : il avait déjà entendu cette histoire des dizaines de fois !

Lorsqu’il vit ses yeux rieurs reprendre vie, il me pardonnait tout de suite de m’être légèrement écartée de la vérité !

Lorsque je rentrais chez moi, mes réflexions fusaient dans tous les sens.

J’étais habituée depuis toujours au Chabbath en mode « Kiddouch-télé ». Mais tout d’un coup, les choses me paraissaient différentes. Cela commençait à provoquer chez moi un certain malaise qu’il m’était difficile d’expliquer.

J’essayais d’étouffer ce sentiment en me disant « Emma, arrête d’exagérer, tu ne vas pas devenir ultra-orthodoxe tout de même ! En quoi une journée entière pleine de contraintes, comme ne pas pouvoir prendre la voiture, utiliser son téléphone, ou aller au café avec ses copines peut être plaisante ? »

Selon les religieux, le Chabbath est censé être même mieux que les autres jours de la semaine. Mais franchement, comment un jour qui possède autant d’interdits peut-il être plus plaisant qu’un jour normal ? D’ailleurs, comme le dit le proverbe, « quand il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir… ».

Seulement, ce soir-là, je ne pouvais m’empêcher de penser à Hanna. Chez elle, tout cela ne serait jamais arrivé : à Chabbath, pas de voiture, pas de téléphone ni de radio. Je suis curieuse de savoir comment se déroulent les choses chez elle.

Cela tombait bien : la semaine suivante, j’étais invitée avec Benjamin à passer Chabbath chez Hanna et son mari. Nous allions donc bien voir ce que c’est un vrai Chabbath authentique et traditionnel.

Le vendredi suivant, Benjamin passe me prendre, à pied cette fois-ci. Nous n’oserions tout de même pas prendre la voiture pour aller chez le Rabbin un vendredi soir !

Nous étions tous les deux très chics et nous nous apprêtions à passer un dîner formel.

« De quoi allons-nous parler, le Rabbin et moi ? Il ne s’y connaît sûrement pas en finance, ni en foot, ni en technologie… On risque de se regarder dans le blanc des yeux tous les deux », me dit Benjamin.

Moi qui connaissais Hanna et son mari, je savais que ses craintes n’étaient pas fondées et je tentais de le rassurer.

Arrivés au pas de leur porte, nous prenons soin de ne pas sonner avec la sonnette, mais de bien taper à leur porte. Toc, toc, toc… Une petite fille de 6 ans avec un bébé dans les bras nous ouvrit la porte. Le décor qui s’offrait à nous était complètement improbable : un enfant d’environ 4 ans met la table, une petite fille de 10 ans coupe des légumes, et un enfant d’environ 8 ans… joue à Tarzan avec les rideaux !

« Bienvenue à vous Emma et Benjamin, Chabbath Chalom. Comme je suis heureuse de vous recevoir. Mettez vous à l’aise. », nous dit Hanna, le visage rayonnant.

Dans ce contexte, nous ne pouvions que être à l’aise. Son mari fit le Kiddouch : c’était le même que mon grand-père ! J’en étais presque étonnée… Pourtant, c’est normal, nous avions la même religion !

Toute la soirée, le mari de Hanna et Benjamin discutaient de choses de la vie. C’était bien la première fois que je le voyais échanger un dialogue aussi profond. Il parlait de son enfance, de ses sentiments, de sa vision de la vie etc., lui qui était habitué en général à parler de la bourse et du CAC 40 !

Quant à Hanna et moi, c’était comme d’habitude : elle avait toujours de supers conseils à me donner. Je lui parlais du malaise que j’avais eu le vendredi précédent dans la voiture avec la radio, puis chez mes grands-parents.

-          Hanna, comment est-ce possible que Chabbath - un jour où l’on fait moins de choses - puisse être mieux qu’un jour normal où l’on fait plus de choses ? Peux-tu m’expliquer ce paradoxe ?

-          Comme le dit le Talmud, tout comme la viande ne peut pas à la fois absorber et rejeter, l’être humain ne peut pas en même temps produire et profiter. Les 6 jours de la semaine, nous sommes occupés à produire, et, Chabbath : vient le moment de profiter vraiment ! C’est pourquoi, Chabbath est appelé Mé’èn ‘Olam Haba, un avant-goût du monde futur.

-          J’ai déjà entendu cette explication, mais ce n’est que ce soir qu’elle prend sens pour moi, je ne sais pas vraiment pourquoi…

-          C’est simple Emma, Chabbath est en quelque sorte un Hok, c’est-à-dire une loi qui ne se comprend pas rationnellement mais qui ne se comprend que par l’expérience. C’est comme… le chocolat, je peux t’expliquer à quel point c’est bon, mais tu ne seras réellement convaincue que quand tu auras gouté et réalisé à quel point c’est bon ! Le Chabbath, c’est pareil : tant que tu n’as pas fait l’expérience d’un vrai Chabbath, comme tu es en train de l’expérimenter ce soir, tu ne peux pas comprendre à quel point c’est bon. Tout simplement.

Mais ce qui me touchait le plus ce soir-là, ce fut les enfants.

Près du Rabbin, se trouvait une chaise sur laquelle chaque enfant se mettait debout l’un après l’autre pour raconter sa semaine et dire un Dvar Torah sur la Paracha de la semaine. Lorsqu’ils parlaient, Hanna et son mari fixaient toute leur attention sur chacun d’entre eux, et ils le ressentaient, et c’était sûrement ce qui leur donnait tellement confiance en eux !

Tout le reste de la soirée, nous avons profité de ce vrai plaisir qui est d’être ensemble : être à l’écoute l’un de l’autre, donner sa place au plus grand, comme au plus petit, le tout sans être pollué ni par le téléphone, ni messages ou autres notifications sans la moindre importance.

Sur le chemin du retour, la sensation était bizarre. Finalement, Benjamin se lança le premier : « Qu’est-ce que tu dirais si l’on essayait de faire un vrai Chabbath ? »

« J’attendais que tu me le proposes ! »

Sur ce, nous décidions dès la semaine prochaine de garder vraiment Chabbath : Pas de voiture, ni de radio, ni de téléphone ! C’est décidé, nous étions fermement résolus à passer du temps de qualité l’un avec l’autre !

Ça pourrait être une Happy End, mais si vous voulez savoir comment cela s’est vraiment passé, vous le découvrirez dans le prochain épisode !

Pour lire les autres épisodes du Journal d'Emma, cliquez-ici