L’un des aspects les plus significatifs du retour des Juifs sur la Terre Sainte a été l’utilisation quotidienne de la langue sainte. Herzl écrivit ses livres en allemand, et ce problème d’une langue unique pour le peuple juif ne semble pas l’avoir préoccupé. Il a fallu que l’un des premiers chefs de l’Organisation sioniste, Ben Yehoudah, refuse de parler autre chose que l’hébreu, pour faire accepter la langue hébraïque comme le véhicule naturel du peuple juif.
Cela a été accepté pratiquement, et les autorités rabbiniques les plus nombreuses ont accepté cela comme un état de fait. Le Rav de Satmar, et à sa suite le vieux Yichouv d’Erets Israël, ont refusé ce qui leur apparaissait comme une profanation de la sainteté de la langue. Mais cette opposition est restée très marginale, et l’ensemble des Talmidé ‘Hakhamim s’est rallié à l’opinion du ‘Hazon Ich qui parlait l’hébreu, et écrivait des lettres personnelles en hébreu.
Cependant, cet état de fait mérite une réflexion, et suscite des questions, dans plusieurs domaines, quotidiens et aussi essentiels selon la Torah. Il faut en être conscient, et savoir même où est le danger. Dans un premier abord, la quotidienneté de la parole risque de faire oublier la sainteté des mots : les termes « Nora » par exemple est appliqué à l’Éternel et devient « terrible » dans le quotidien. Un autre terme perd aussi sa spécificité religieuse : « ‘Hassid » dans la Torah, dans la prière, exprime une élévation spirituelle, alors qu’il est devenu dans le quotidien « fidèle de », et on peut être fidèle de n’importe qui.
« ‘Haval ‘Al Hazman », il est dommage de perdre du temps – expression venue du langage du « Moussar » – est devenue un superlatif pour n’importe quoi.
Ainsi de nombreux vocables perdent, dans le quotidien, la valeur que leur ont donnée nos maîtres au fil des siècles. C’est un premier danger de l’utilisation quotidienne des mots qui véhiculent le sacré.
Un autre exemple est l’interdiction de dire « Chalom » dans des endroits où le corps est totalement découvert, car Chalom est l’un des noms de l’Éternel. C’est le premier danger de faire de la langue sacrée une langue quotidienne.
Un second danger est de lire le Tanakh comme un livre de lecture historique et d’avoir donc l’héritage traditionnel du texte comme un livre de lecture, sans signification profonde du devenir d’Israël. Les personnages bibliques sont, ainsi, dégagés de toute référence spirituelle. Ici, c’est déjà une grave profanation du contexte religieux de l’existence juive. Les personnages bibliques deviennent l’objet d’analyse psychologique, alors que les Sages expliquent leurs actions. Quand on dit à Ya’akov que Yossef est vice-roi en Égypte, cela ne l’intéresse pas, car il n’a pas continué la tradition.
Quand il voit les voitures envoyées par Yossef, cela évoque, selon les Sages, une étude qu’il a faite avec son fils juste avant sa disparition, et Ya’akov est rasséréné. Cela est basé sur le terme « Agala » expliqué par les Sages. Il dit alors : « Mon fils vit… » Ainsi, ici aussi, une utilisation profane, quotidienne, de la langue risque d’évacuer la dimension métaphysique de l’héritage d’Israël.
Mais il existe une troisième désacralisation de la langue sacrée. C’est la création d’une littérature israélienne moderne. Ici apparaît le désir d’une jeune génération – déjà née en Israël – qui cherche à se détourner, par principe, du message des siècles. Créer une nouvelle littérature est un objectif clair de cette assimilation aux cultures européennes. La littérature israélienne prétend que l’un des premiers auteurs en langue hébraïque est le Rav Moché-Haïm Luzzato (18ème siècle), l’auteur du Messilat Yécharim. Il a, en effet, écrit trois pièces de théâtre – Maassé Chimchon, Layécharim Téhila et Migdal Oz – mais ces pièces, écrites dans sa jeunesse, sont basées sur des motivations morales, et les personnages symbolisent des qualités ou des défauts. Il s’agit, dans ces pièces, de souligner l’importance de la sainteté. Cet objectif est repris de façon plus théorique dans Messilat Yécharim (Sentier des Justes) et dans ses livres de Moussar, qui sont tous étudiés dans les Yéchivot. Faire de ce Rav un des premiers auteurs de la littérature hébraïque moderne, c’est profaner le message sacré. C’est la même profanation qui est faite quand on veut « laïciser » les poèmes de Rabbi Yéhouda Halévi (12ème siècle), et y voir des chants d’amour. De la même façon, le Chir Hachirim – Cantique des Cantiques – considéré par la tradition rabbinique comme un chant d’amour entre l’Éternel et le peuple d’Israël.
Enlever leur caractère de spiritualité aux textes sacrés, et transformer leurs auteurs en poètes laïques est un des buts de la littérature israélienne moderne. Pour refuser le passé du judaïsme, pour se libérer de l’appartenance à une entité juive, on détruit l’héritage du passé. Parallèlement, on crée quelque chose de nouveau : des romans, des poèmes, des pièces de théâtre et, bien sûr, des films qui nient le passé, et donc toute référence à la Torah.
Ainsi, il importe d’en être conscient : l’utilisation profane de la « langue sainte » veut détruire l’image traditionnelle du Juif religieux fidèle à sa tradition « galoutique », le Juif de l’exil comme ils l’appellent, pour créer un nouveau « style israélien ». On cherche ainsi à s’intégrer dans la littérature mondiale, et l’identité juive n’apparaît plus. Il faut être conscient de ce nouvel avatar de l’assimilation qui se veut moderne.
Cela a été, dès le début, l’idée du sionisme laïc, qui était le résultat de la Haskala. À l’époque, les Sages ont bien vu le danger, et ce fut la raison du refus de s’intégrer dans l’Organisation sioniste. Plus tard, ce fut l’effort fait par les opposants à la Torah pour « déjudaïser » les nouveaux immigrants, en jetant les Téfilin, en profanant le Chabbath.
Aujourd’hui, la conséquence de ces luttes contre la tradition d’Israël a créé un fossé entre les diverses composantes de la société en Israël. Apparemment unis par leur séjour sur le même sol, par l’utilisation de la même langue, deux peuples s’affrontent. Alors que les uns veulent continuer la tradition trimillénaire de l’être juif, le but des autres est de détruire tout ce qui reste de la « Galout » comme ils disent.
Il est évident qu’il nous faut relever le défi. Il est évident que la Torah qui a traversé les siècles l’emportera, comme elle l’a fait depuis le Mont Sinaï. Cependant, deux éléments nouveaux interviennent aujourd’hui : la puissance de la Torah se trouve en Erets Israël. Il y a certes des centres à Lakewood, à Gateshead et même à Paris, mais la puissance spirituelle qui existait en Europe Centrale ou dans les pays d’Afrique du Nord, cette puissance de la sainteté réside en Terre Sainte. C’est un premier élément qui mérite réflexion.
Le deuxième nouvel élément est l’utilisation quotidienne de la langue sainte. Profaner cette langue est un blasphème, mais d’un autre côté, elle a remplacé le « Yiddich » dans les « Drachot » et « Chiourim » des Maîtres de la génération
Espérons – selon le livre de Rav Wasserman – que ce soit « Ikvéta Déméchi’hah » – la dernière étape avant l’arrivée du Machia’h. Les Sages expliquent qu’en Égypte, les enfants d’Israël n’ont pas changé leur nom, leur langue et leur habit. Cela résume bien notre propos : cela signifie qu’en Égypte, malgré l’influence des 49 sources d’impureté, ils sont restés fidèles à l’expression extérieure – nom, langue, vêtement – et cela était nécessaire pour maintenir l’être juif. La langue, le sol sont, pour le fidèle à la Loi, des moyens qui peuvent être utilisés pour le bien. C’est la situation actuelle d’un peuple qui ne devrait pas se déchirer. Il faut tenter de se protéger des dangers et inviter les générations à utiliser leur langue, leur sol, pour découvrir la transcendance dont ces éléments sont, depuis toujours, les véhicules. C’est ici la vocation éternelle d’Israël en tout temps et en tout lieu.




