La Thora termine par un éloge vibrant de Moché Rabbénou, avec pour conclusion, la glorification pour : « La main forte et l’impressionnante puissance que Moché a déployée aux yeux de tout Israël. » [1]

Le midrach, rapporté par Rachi explique que les mots « aux yeux de tout Israël » font référence à la décision de Moché de briser les Tables de la Loi qu’il venait de recevoir, devant l’ensemble du peuple juif. Pourquoi la Thora a-t-elle décidé de choisir cette action en particulier et d’en parler en dernier, comme pour montrer son importance capitale ? Le séfer Atéreth Mordékhaï propose une réponse intéressante. [2]

Moché avait investi de gros efforts, durant de nombreuses années, pour faire sortir les Bné Israël de l’esclavage égyptien et pour les mener jusqu’au don de la Thora. Il venait de passer quarante jours, sans manger ni boire, à repousser les anges opposants et à se procurer les Lou’hot (Tables de la Loi) pour le peuple. Quand il descendit de la montagne et qu’il vit les Juifs idolâtrer le Veau d’Or, il comprit qu’ils n’étaient pas au niveau de recevoir les Lou’hot et qu’il devait les détruire. Imaginons un instant le nissayon (l’épreuve) que cela dut être de renoncer à tous ces efforts fournis et cette énergie déployée pour arriver à ce moment historique intense.

Il aurait certainement pu chercher une justification et se dire que bien qu’ils ne méritaient alors pas de recevoir les Lou’hot, les choses allaient changer et qu’il n’était donc pas nécessaire de les détruire tout de suite. Mais Moché fit preuve d’une honnêteté et d’une intégrité sans pareille en brisant les Lou’hot, tout simplement parce que c’est ce qu’il fallait faire.

Nous nous retrouvons très souvent dans des situations similaires à celle de Moché Rabbénou – après avoir consacré du temps à une cause et nous être battus pour elle, nous réalisons que nous avons fait fausse route et qu’il faut tout recommencer, ou bien que quelque chose d’inattendu a rendu notre conception d’origine obsolète. On peut être fortement tenté, dans pareils cas, de nous obstiner et de ne pas renoncer à notre point de vue initial. Il est difficile d’admettre que nous nous sommes trompés et que nous devons repartir à zéro après avoir investi tant d’efforts pour cette cause.

La chose la plus difficile, quand il nous faut démolir ce que nous avons déjà construit, c’est d’admettre que nous avons fait une erreur – il est extrêmement dur de reconnaître que nos opinions, notre mode de vie ou notre comportement étaient erronés. L’un des éléments principaux qui empêchent les juifs non pratiquants de changer leurs pratiques est la nécessité d’avouer que toute leur vie, jusqu’à présent, était basée sur une erreur.

Le rav ‘Haïm Chmoulewitz zatsal montre, à travers un exemple de la Bible, qu’une personne peut être si imprégnée d’une idée qu’elle ne changera pas, même sous la pression la plus forte. [3] À la suite de la destruction de Yéri’ho, Yéhochoua maudit celui qui reconstruirait la ville. Du temps d’A’hav, un homme nommé ‘Hiel décida de braver cette malédiction et de rebâtir Yéri’ho. [4]

Quand il posa la première pierre, l’aîné de ses fils décéda, et au fur et à mesure qu’il poursuivait la construction, ses fils mourraient, l’un après l’autre. À l’achèvement de son projet, le plus jeune de ses enfants périt. Comment un homme peut-il être stupide et borné au point de persévérer dans une voie qui lui provoque tant de misères ?! Rav Chmoulewitz répond qu’il était tellement convaincu de la justesse de ses actions qu’il ne pouvait admettre qu’il s’était sérieusement trompé et il préféra enterrer tous ses enfants plutôt que de reconnaître qu’il avait eu tort !

Par ailleurs, la guemara donne un exemple et fait l’éloge d’une personne qui avoua son incompétence. Le Tana Chimon HaAmsoni commentait chaque mot « eth » présent dans la Thora, qui ajoute quelque chose au mot qu’il accompagne. [5]

Par exemple, dans la mitsva d’honorer ses parents, les mots « père » et « mère » sont précédés de « eth ». Il en déduit l’obligation d’honorer également ses grands frères et sœurs. Or, quand il voulut expliquer le verset « Eth Hachem Elokékha Tira » — Tu craindras Hachem, ton D. —, il ne sut trouver à qui d’autre témoigner une crainte telle que celle due à Hachem. Ses élèves lui demandèrent : « Qu’adviendra-t-il de tous les "eth" déjà interprétés ? » Il leur répondit : « De la même manière que j’ai été récompensé pour leur explication, je serai récompensé d’y renoncer. »

Rabbi Akiva enseigna par la suite que le « eth » de ce verset vient inclure les talmidé ‘hakhamim (érudits en Thora) que nous devons aussi craindre. Le Alter de Kelm note la grandeur du Tana Chimon qui n’hésita pas à abandonner la théorie qu’il avait élaborée et développée tout au long de sa vie, quand il réalisa qu’il ne pouvait plus la justifier. De plus, il enseigna à ses disciples une leçon édifiante – le fait d’abandonner son principe en un instant était aussi grand et digne que tous les efforts investis dans l’œuvre de sa vie [6] !

Cet enseignement est grandement lié à la journée de Sim’hat Thora, durant laquelle on lit la paracha de Vezot HaBerakha. Nous concluons la lecture de la Thora et nous la recommençons immédiatement, en lisant les premiers versets de Beréchit. Cela nous apprend que bien que nous ayons terminé toute la Thora, il ne faut pas croire que nous n’avons pas besoin de la lire à nouveau. On peut réapprendre et découvrir de nouvelles perspectives, qui contrediront peut-être parfois notre compréhension précédente et nous ne devons pas être gênés d’avouer que nous étions dans l’erreur. Cela s’applique aux explications du ‘Houmach ou de la guemara, mais aussi à notre conception de la vie en général – si l’on réalise qu’elle ne correspond pas tout à fait à la hachkafa (idéologie) de la Thora, nous devons chercher honnêtement à la modifier.

Le rav Frand souligne que cette idée trouve un écho dans la cérémonie du mariage. [7]

L’habitude veut que le jeune marié casse un verre. La plupart des commentateurs expliquent que c’est en souvenir de la destruction du Beit HaMikdach. L’un d’eux relie toutefois cette coutume au bris des Lou'hot. Pourquoi a-t-on besoin de se souvenir d’un tel événement le jour d’un mariage ? C’est peut-être pour apprendre au nouveau couple que pour vivre un mariage réussi, ils doivent s’efforcer d’émuler les actions de Moché Rabbénou qui a brisé les Lou’hot. Pour que leur relation dure, le mari, autant que la femme doivent faire preuve de beaucoup d’honnêteté, reconnaître leurs erreurs et faire fi de leur fierté. Tous deux doivent être prêts à dissiper leurs préjugés et à rechercher la vérité. Ce n’est, certes, pas chose facile. Mais Moché fut prêt à briser la chose la plus précieuse au monde, simplement parce que c’était ce qu’il fallait faire.

Son exemple peut nous aider à établir quelques changements, surtout quand telle est la volonté d’Hachem.



[1] Parachat Vezot HaBerakha, Devarim, 34:12.

[2] Rapporté par rav Issakhar Frand chlita, Rav Frand sur la paracha, p. 297.

[3] Si’hot Moussar, maamar 47, p. 200.

[4] Malakhim 1, 17:34.

[5] Kidouchin, 57a.

[6] Zaitchik, Étincelles de moussar, p. 68.

[7] Ibid., p.299.