La paracha de cette semaine nous offre l’opportunité d’approfondir et compléter ce que nous avons vu la semaine dernière avec la paracha Emor.

En effet, deux versets semblent se faire échos tout en présentant certaines différences.

Or, comme nous le savons, ce qui est consigné dans le livre saint de la Torah ne l’est jamais par hasard. A travers les textes que nous lisons chaque semaine, Hashem s’adresse à nous et essaie de nous aider à aborder nos vies de la manière la plus belle, et à échapper aux écueils qui menacent la nature humaine. Essayons, à notre modeste mesure, de comprendre un des messages de ces deux versets.

La paracha de cette semaine introduit la mitsva de respecter l’année de « shemita ». Cette dernière correspond à la dernière année d’un cycle de 7 ans, durant laquelle il est interdit pour les agriculteurs d’exploiter leur champ, les esclaves sont libérés, et les dettes sont annulées.

Le verset qui introduit cette mitsva commence de la manière suivante « Vesafarta lekha… » « Et tu compteras pour toi [sept années…] ».

Il fait échos au verset que nous avons lu la semaine dernière « Ousefartem lakhem… » « Et vous compterez pour vous » qui introduit la mitsva du compte du Omer que nous accomplissons en ce moment, durant les 49 jours qui séparent Pessah de Shavouot.

Ces deux versets sont donc proches, ils introduisent une mitsva de compter le temps qui passe. Mais, ils présentent des distinctions, le verset relatif à la Shemita est exprimé au singulier et invite à compter des années, alors que le verset relatif au Omer est formulé au pluriel, il s’adresse à chaque homme, et il s’agit non pas de compter des années mais de compter des jours.

Comme nous l’avons vu la semaine dernière, la mistva du Omer invite les hommes à mesurer l’importance de chaque jour qui passe et combien chaque instant peut être porteur de grands accomplissements.

Toutefois, cette approche du temps doit être complété par les enseignements du verset que nous lisons cette semaine.

En effet, le verset relatif à la Shemita « Ve safarta lekha » incombait en réalité uniquement au Beth Din, au Sanhedrin plus précisément, qui devait tenir le compte des années qui séparent de la prochaine année de Shemita. D’où l’emploi du singulier.

Le Sanhedrin incarne, dans la société juive, la plus haute autorité juridique et elle agit au nom de peuple dans certains domaines, dont ce décompte des années dans un cycle de sept ans.

Comme le souligne le Rav Jonathan Sacks, la Torah vient ainsi nous rappeler une des prérogatives du leadership et de la responsabilité : se projeter en avant afin de préparer l’avenir, fixer un cap, un objectif, une ambition.

A la question, « Qui est l’homme sage ? » nos Sages apportent plusieurs réponses. Une que l’on lira tout à l’heure dans le 4e chapitre des Pirke Avot. Et une autre, qui se trouve dans le Traité Tamid (32a), « Eize hou ‘hakham ? » « Qui est l’homme sage ? » « Haroé et hanolad » « Celui qui prévoit le futur ».

En imposant au Sanhedrin de se projeter dans un cycle de 7 années, la Torah rappelle aux dirigeants du peuple Juif qu’ils ne peuvent pas se contenter d’une vision courte du temps, ils ne peuvent pas vivre dans l’instant, dans l’immédiateté, « vivre à la petite semaine » mais ils doivent se projeter en avant afin d’anticiper les difficultés. Il leur incombe de prendre des décisions dans le présent afin de préparer un avenir apaisé.

L’histoire juive fournit de très bons nombreux exemples de ce leadership qui voit loin et qui s’efforce de préparer l’avenir.

A peine le peuple est-il sorti d’Egypte, que Moshe Rabenou s’empresse de lui exposer comment il devra transmettre cette histoire aux enfants et aux futures générations afin de s’assurer que le relais passe de manière efficace entre les générations.

Nous pouvons penser également au prophète Jérémie qui, après la destruction du Temple, va écrire une lettre aux « exilés » pour leur donner les grandes lignes directrices à suivre durant l’exil et les encourager, même en exil, à bâtir, planter, enfanter et ne pas sombrer dans le désespoir. Un temps viendra où nous serons à nouveau réunis à Jerusalem, mais d’ici là, nous devons toujours faire le choix de la vie.

Et que dire de Rabbi Yohanan ben Zakai qui eut la présence d’esprit de négocier avec les Romains l’autorisation de rebâtir le Sanhedrin dans la ville de Yavné après la destruction du Temple et qui a permis la perpétuation de l’étude de la Torah, la formation de nouveaux maîtres dont Rabbi Akiva, et Rabbi Shimon bar Yohai que nous venons de célébrer.

Or cette responsabilité ne repose pas uniquement sur les dirigeants publics, elle incombe à chacun d’entre nous dans le cadre de nos vies personnelles ou familiales. Nous ne pouvons pas vivre uniquement dans l’instant, dans l’immédiateté, nous sommes obligés de nous préoccuper de l’avenir et de savoir dans quelle direction nous souhaitons construire nos vies. A partir de cette orientation ou de cette ambition, nous serons susceptibles de prendre les meilleures décisions et de donner un sens à chaque jour.

C’est ainsi que l’on doit s’efforcer d’articuler dans nos vies ces deux dimensions : d’une part, la patience et la constance des petits efforts quotidiens qui rendent possible de grands accomplissements, et d’autre part, une capacité à se projeter vers l’avenir, à avoir une « vision » sur le long terme quant à l’orientation que l’on souhaite donner à nos vies individuelles et familiales.

C’est précisément cette articulation entre ces deux horizons de temps qui permettent de donner une saveur particulière au temps qui s’écoule, non plus saisi de manière isolé dans l’instant, mais sur une durée. A l’image des notes de musique qui composent une partition, elles ne deviennent une symphonie que lorsqu’on les entend dans un même mouvement et qu’on les lit les unes à la suite des autres. C’est alors que la symphonie prend son sens et révèle toute sa beauté. Prises isolément, les notes auraient ressemblé davantage à du bruit qu’à de la musique.

Il en va probablement de même du temps qui passe. Les efforts que nous accomplissons au quotidien révèlent leur sens et leur grandeur lorsqu’on les apprécie sur une longue durée. Nous réalisons alors qu’ils ont composé les notes de la symphonie de nos vies.

Puisse Hachem nous aider à avoir les « visions » appropriées pour orienter nos vies vers les meilleures directions et trouver l’énergie de déployer au quotidien les efforts nécessaires pour y parvenir.