La paracha de cette semaine, Chémini, commence par les joyeuses cérémonies d’inauguration du Michkan (Tabernacle), qui devient un moment de deuil, suite à la mort subite des deux fils aînés d’Aharon, Nadav et Avihou. « Les fils d’Aharon, Nadav et Avihou, prenant chacun leur encensoir, y mirent du feu, sur lequel ils jetèrent de l’encens et apportèrent devant Hachem un feu profane sans qu’Il le leur eût demandé. Un feu sortit de devant Hachem et les dévora ; ils moururent devant Hachem. »[1]

Hazal interprètent de diverses façons la faille de ces deux illustres hommes, qui entraîna une sanction si sévère. Le Thorat Kohanim[2] écrit : « … Nadav et Avihou ne demandèrent pas conseil à Moché… et chacun partit de son propre chef, sans tenir conseil. » Ainsi, les fils d’Aharon n’offrirent pas l’encens ensemble ; ils eurent tous deux la même idée indépendamment et allèrent isolément dans le Michkan.

On leur reproche de n’avoir pas pris conseil auprès de leur maître, Moché Rabbénou, avant d’entreprendre cet acte intrépide, mais aussi de ne s’être pas concerté avant d’agir. Rav Berel Soloveitchik zatsal trouve ce midrach très difficile à saisir ; on comprend bien qu’ils dussent faire appel à Moché, puisque celui-ci leur aurait certainement conseillé de ne pas approcher l’encens, mais pourquoi désapprouver le fait qu’ils n’aient pas pris conseil mutuellement ? Tous deux étaient certainement convaincus de la validité de leur projet – qu’allaient-ils donc gagner à en discuter, si ce n’est d’en confirmer sa justesse ?!

Rav Soloveitchik répond que l’on apprend d’ici un principe fondamental sur la nature humaine ; on peut désirer commettre une mauvaise action et reconnaître en même temps sa nature négative quand une autre personne l’accomplit. En effet, chacun est influencé par son yétser hara qui l’empêche de prendre des décisions en toute objectivité. Celui-ci voile notre raisonnement et nous fait croire que nos actions sont acceptables. Or, quand notre prochain est sur le point de faire la même faute, nous sommes capables de considérer les choses avec plus de recul et d’avoir une analyse plus objective et juste. Parce que quand il s’agit d’autrui, on n’est pas embrumé par un désir d’autosatisfaction et l’on peut juger plus correctement de la pertinence de ses intentions. Donc, si Nadav avait pris conseil auprès d’Avihou (et inversement), ce dernier aurait certainement vu le côté négatif du raisonnement de son frère, même s’il projetait de faire la même chose ! C’est l’objet de la critique qui leur est faite[3].

Rabbénou Yona rapporte un enseignement de Pirké Avot : « Acquiers pour toi un ami. »[4] Il écrit qu’avoir un ami a pour avantage, entre autres, de pouvoir mieux respecter les mitsvot. « Même lorsque l’ami n’est pas plus vertueux que lui et qu’il agit parfois incorrectement, il ne veut tout de même pas que l’on fasse la même chose, parce qu’il n’en tire aucun profit.[5] » Preuve en est, poursuit Rabbénou Yona, « une personne ne faute pas pour avantager l’autre ». Cela signifie qu’une faute n’est commise que parce que l’individu est aveuglé par un certain désir de plaisir, mais en ce qui concerne autrui, on n’est pas troublé de la même manière et on n’est alors pas suspecté de mal agir pour lui. Ce principe trouve plusieurs applications dans la guemara[6]. Rabbénou Yona nous enseigne donc l’importance d’avoir au moins un ami qui puisse jouer le rôle de spectateur neutre sur nos actions, et cet ami ne doit pas forcément être d’un niveau supérieur au nôtre.

Nous apprenons de ce développement une leçon très importante dans la vie ; une personne ne doit pas se baser sur ses propres jugements concernant ses actions – nos décisions seront biaisées par notre subjectivité qui justifiera nos avérot. Il est important de comprendre la nécessité d’avoir un ami qui est prêt à prodiguer des conseils judicieux, voire à réprimander, si nécessaire — s’il nous voit aveuglés par nos désirs.

Puissions-nous tous mériter d’acquérir de vrais amis qui pourront nous aider à emprunter la bonne voie dans notre Avodat Hachem.



[1] Parachat Chemini, Vayikra, 10 : 1-2.

[2] Thorat Kohanim, 1:32 ; c’est un midrach (de halakhot) sur le Livre de Vayikra.

[3] Rapporté dans Tallelé Oroth, Parachat Chemini, p. 165-166.

[4] Pirké Avot, 1:6.

[5] Rabbénou Yona, Avot, 1:6.

[6] Baba Metsia, 5b. Kidouchin, 63b. Chevouot, 42b. Arakhin, 23a.