Imaginez une vie qui dure une longue journée sans nuit pour dormir ni lever de soleil pour se réveiller. Que se passerait-il si l’on commençait la journée du mauvais pied ? Il serait difficile de retourner sur la bonne voie.

Mon Roch Yéchiva, Rav Mordékhaï Gifter, disait souvent que l’une des grandes bontés que D.ieu a prodiguées au monde est qu’à travers Sa parole, Il fait venir le soir, avec sagesse, Il ouvre les portes (de la lumière) et avec discernement, Il modifie la saison (Prière de Maariv).

Si on se lève du mauvais pied et qu’on passe une journée éprouvante, on peut retourner au lit le soir, bien dormir et se lever tout frais le lendemain. Le peuple juif est béni de bien plus que tout cela. Vous avez eu une semaine difficile ? Chabbath arrive, un jour de repos et de sainteté, pour reprendre nos forces et nous revitaliser pour la semaine à venir. Un mois difficile ? Ne sombrez pas dans le désespoir. Roch ‘Hodech arrive, le début d’un nouveau mois, propice au renouvellement et une nouvelle chance de réussir.

Le Tour (Ora’h ‘Haïm 419) explique que c’est une Mitsva de préparer un bon repas pour Roch ‘Hodèch, qui est comparé aux fêtes. Nos Sages affirment également que la Parnassa, la subsistance de l’homme est fixée de Roch Hachana en Roch Hachana, à l’excepté de nos dépenses pour Chabbath, Yom Tov, Roch ‘Hodèch et ‘Hol Hamoèd. Plus on dépense, plus on reçoit en retour.

Nous relevons dans les prières de Birkat Ha’hodèch que l’accueil d’un nouveau mois est un moment favorable. A commencer par le Yéhi Ratson, une imploration adressée à Hachem afin qu’Il inaugure ce mois pour le bien et la bénédiction - nous prions pour une longue vie, une vie de paix, de bénédiction, de subsistance, une vie de bonne santé physique - nous voyons qu’il s’agit d’un Roch Hachana en miniature. Nous prions ensuite pour la Guéoula, la Délivrance à venir, puis à nouveau, nous implorons Hachem de renouveler ce mois pour la vie et la paix, la joie et l’allégresse, le salut et la consolation.

Certains jeûnent la veille de Roch ‘Hodèch et récitent des prières spéciales de Yom Kippour Katan. Le ‘Hafets ‘Haïm se trouvait un jour à Varsovie une veille de Roch ‘Hodèch et cherchait un Minyane pour réciter les prières de Yom Kippour Katan, mais les Juifs de la région où il séjournait ne respectaient pas cette coutume. Lorsqu’il les interrogea à ce sujet, ils répondirent : « Notre Rabbi ne respecte pas ce Minhag (coutume). » Le ‘Hafets ‘Haïm leur répondit par une histoire.

« J’étais installé dans un train et aucun Juif ne se trouvait dans mon wagon. Lorsque le train s’arrêta au premier arrêt, un Juif entra. Je lui demandai où il se dirigeait et il me répondit qu’il se rendait à la même destination que moi. Ah…Grâce à D.ieu, j’avais un Juif avec qui converser pendant toute la route. Mais dès que nous approchâmes de l’arrêt suivant, je fus surpris de voir mon compagnon se lever et se préparer à sortir du train.

« Je lui expliquai que nous étions encore loin de notre destination et qu’il pouvait rester assis et se détendre. A ma grande déception, il me répondit : "Je sais bien qu’il y a encore une longue distance à parcourir jusqu’à ma destination. Mais je suis contraint de descendre ici. Vous voyez, vous avez la possibilité de payer un billet du début à la fin du voyage. Moi, en revanche, je suis pauvre et je n’ai pas les moyens de payer le billet, alors je sollicite les gens autour de moi pour obtenir suffisamment d’argent jusqu’à la station suivante. Puis je descends et je quémande à nouveau de l’argent pour me conduire jusqu’à l’arrêt suivant et ainsi, de cette façon, j’arrive à destination. »

« Votre Rabbi », expliqua le ‘Hafets ‘Haïm, « est riche en mérites. Il peut se permettre de parcourir la longue distance d’un Roch Hachana au suivant sans devoir s’arrêter au milieu pour implorer Hachem de le laisser avancer. Mais nous sommes des gens simples, qui disposons d’une quantité limitée de mérites qui ne peuvent payer la totalité du billet d’une année à une autre. Nous devons marquer des arrêts au milieu à chaque Yom Kippour Katan pour prier Hachem de nous laisser avancer jusqu’à la station suivante, le prochain Roch ‘Hodèch. »

L’épisode suivant, extrait des Prophètes, illustre la faculté de revitalisation de Roch ‘Hodèch. Le Roi David était un membre de la famille de la maison du Roi Chaoul. Après avoir triomphé de Goliath le Philistin et accumulé de nombreuses victoires sur le champ de bataille, il acquiert une notoriété et une popularité auprès du peuple. Mais sa popularité éveille la jalousie du roi. Cette situation est exacerbée par un esprit malfaisant qui a frappé Chaoul. Or, David avait épousé sa fille Mikhal et pouvait apaiser sa souffrance causée par l’esprit malfaisant en jouant de la harpe. Mais Chaoul était néanmoins déterminé à le poursuivre.

Au départ, Chaoul tenta de le tuer en lançant une lance contre lui, mais David échappa au projectile juste à temps. Il envoya ensuite des hommes pour entourer la maison où se trouvait David dans le but de le capturer. Avec l’aide de son épouse Mikhal, David réussit à s’échapper par une fenêtre. Ayant appris que David avait fui à Rama, ville de résidence du prophète Chemouël, Chaoul le poursuivit également là-bas, mais en s’approchant du lieu où se trouvait Chemouël, il fut submergé par un esprit de prophétie et perdit son sens de l’orientation, permettant à David de s’échapper à nouveau.

David se heurtait à un dilemme : devait-il retourner au palais ou non ? Son retour servirait les intérêts de la famille royale et de tout le royaume, mais il craignait pour sa vie. Yonathan, son ami fidèle, tenta de le convaincre qu’il ne craignait rien de rentrer. David décida alors de tester Chaoul pour mesurer l’hostilité qu’il éprouvait à son égard. Il dit à Yonathan : « C'est demain la néoménie, et je dois être assis à table près du roi. Tu me permettras de m'absenter, et je me cacherai dans la campagne jusqu'au troisième soir. » (Chemouël I, 20 :5). Si Chaoul se mettait en colère, ce serait le signe que le décret funeste était définitif à son égard.

On peut s’interroger : quel était le raisonnement de David ? Il avait déjà échappé à la lance meurtrière de Chaoul. Il avait fui lorsque Chaoul avait envoyé des hommes contre lui. Il avait à nouveau pris la fuite lorsque Chaoul l’avait poursuivi à Rama. Comment pouvait-il penser que Chaoul n’était pas déterminé à le tuer ?

Rav Chimon Schwab explique qu’à cette époque, Roch ‘Hodèch était considéré comme un Yom Tov, un jour de fête, comme il en ressort des versets. Il ne s’agissait pas simplement d’une célébration matérielle de nourriture et de boisson. ll s’agissait plutôt d’un jour consacré à la spiritualité, où une personne tournée vers le progrès spirituel pouvait élever son niveau. C’était un jour de renouveau, comme son nom l’indique, où l’on pouvait gommer ses lacunes et obtenir un nouveau départ pour le mois à venir.

David misait sur cette dimension. « Demain est le début d’un nouveau mois. Bien que dans le passé, Chaoul était parti pour me tuer, peut-être que depuis sa rencontre avec le prophète Chemouël et sa prophétie de Roch ‘Hodèch, il peut recommencer tout à zéro, avec un esprit clair et une attitude positive. » C’était l’espoir nourri par David. Malheureusement, l’esprit malfaisant était trop fort. Mais nous relevons ici à quel point Roch ‘Hodèch était puissant aux yeux du Roi David, au point qu’il pouvait apporter un changement total dans l’attitude de Chaoul.

Cette qualité de renouveau inhérente à Roch ‘Hodèch a un sens particulier pour nous à ce moment de l’année. Le long hiver froid tend à nous confiner, à restreindre nos sens et à entrainer un malaise dans notre Avoda, notre service divin. Le mois d’Adar apporte une joie et une exubérance particulière dans notre service divin. Nous arrivons ensuite au mois de Nissan, le mois de la Guéoula, la Délivrance, et le plus important en termes de Hichtadlout, d’efforts. Tout commence avec le Chabbath Mévarékhim, lorsque nous prions pour un mois de bénédiction et de succès.

Nos Sages nous enseignent : « Si l’on veut que nos biens soient éternels, il faut les planter dans un arbre du mois d’Adar » (Bétsa 15b). De nombreuses explications ont été données sur ce passage. L’auteur du Bné Issakhar explique qu’avec la sortie d’Egypte, Hachem a montré au monde entier qu’Il était capable d’accomplir des miracles et de défier les lois de la nature. Mais lorsque le monde fonctionne selon les lois de la nature, l’individu qui ne réfléchit pas ne voit pas la main de Hachem et ne prend pas conscience de la Hachga’ha Pratit, la Providence divine dont bénéficie chacun.

Le miracle de Pourim a eu lieu sans fléchir les lois de la nature. Mais au final, tout le monde a perçu la Main de Hachem à chaque étape. C’est la leçon spéciale du mois d’Adar : chaque aspect de notre vie est contrôlé par Hachem. Plus nous nous connectons à Hachem, plus nous Lui adressons de prières et Lui attribuons nos accomplissements, plus nous réussirons.

C’est le sens de l’arbre planté en Adar. Si nous voulons que nos biens prospèrent, nous devons instiller en eux la perspective d’Adar selon laquelle notre vie, notre Parnassa et nos bénédictions sont toutes dans la Main de Hachem. Plus nous nous rapprochons de Lui, plus Il apporte de bénédictions dans notre vie et plus nos biens matériels sont conservés.

Mais nous y trouvons une signification plus profonde. Nos biens matériels ne sont pas vraiment éternels, car même l’homme d’affaires le plus brillant ne pourra emporter avec lui ses acquisitions dans le Monde à venir. Elles n’ont de sens que de son vivant. Mais si l’on implante la Hachkafa, la perspective juive de Adar dans la vie et que l’on marche avec Hachem, alors on peut mettre nos biens au service de Hachem et sanctifier Son Nom. Dès lors, nos acquisitions matérielles deviennent spirituelle et nous suivent dans le ‘Olam Haba, le monde futur. Méditons sur ce point et intériorisons cet éveil du mois d’Adar.

Rabbi Itshak Tsvi Schwarz / Yated, pour Torah-Box