Les deuxièmes Tables de la Loi ont été données le 10 Tichri 2449. Ce jour-là, le peuple juif a été pardonné pour la faute du veau d'or. Le pardon obtenu a-t-il fait de cette date « le jour du grand pardon » pour toutes les générations à venir, ou ce jour est-il en lui-même porteur de pardon et c'est cela qui a permis au peuple juif d'obtenir le pardon pour la faute du veau d'or ?
Répondons toute de suite à cette question : le 10 Tichri est le jour du pardon, et ce, bien avant la sortie d'Égypte. En effet, Kippour est directement lié à Roch Hachana qui est le jour du jugement. Adam a été créé le 1er Tichri. Il a fauté et a été jugé ce même jour. Donc depuis la création du monde, le jour de Roch Hachana est le jour du jugement¹ et la fête qui suit immédiatement est Yom Kippour car jugement et pardon sont intimement liés². Notons par ailleurs que le mois de Tichri correspond dans le système des astres au mois de la balance, symbole de la justice.
On pourrait dire que le 10 Tichri est un jour qui, depuis la création du monde, porte en lui la dimension du pardon et que cette dimension s’est dévoilée le jour où le peuple juif a été pardonné pour la faute du veau d’or. Dès lors, ce jour est devenu "officiellement" le jour du pardon, symbole du lien retrouvé entre le peuple juif et Son créateur.
La question qui se pose est : quel lien y a-t-il entre les Tables de la Loi et le jour de Kippour ?
Le monde a été créé par dix paroles (Assara Maamarot)³ et parallèlement à cela, Israël a reçu dix paroles (les dix commandements, Asseret Hadiberot)⁴. On note que la parole de la création du monde est appelée אמר alors que la parole des dix commandements est appelée דבר. On sait tous que אמר fait référence à une parole douce alors que דבר est une parole plus ferme mais ce que l’on connaît moins, c'est l'explication que rapporte le Avné Nezer, le père du Chem Michmouel.
En hébreu, le verbe דבר est suivi de la conjonction עם : on parle avec quelqu’un, alors que le verbe אמר est suivi de אל ou ל-, on parle à quelqu’un. La différence est subtile mais fondamentale : le דבר est une parole qui établit un lien entre les deux interlocuteurs alors que אמר est une parole qui est dite, qui se propage, qui peut être entendue mais qui ne requiert aucun lien entre celui qui la prononce et celui qui l’écoute.
Le Midrach⁵ précise que lorsque D.ieu a créé le monde, le ciel et la terre s’étendaient, se répandaient, c’est-à-dire qu’ils s’éloignaient de leur source au fur et à mesure qu’ils se matérialisaient. C’est la raison pour laquelle le terme utilisé est אמר. Par contre, pour les dix commandements, le terme utilisé est דבר car l’objectif est de créer un lien entre Hachem et le peuple juif⁶.
Finalement, la création du monde est un processus qui nécessitait l'éloignement d'avec La Source, ce que les Kabbalistes appellent le Tsimtsoum (la contraction). Il fallait que la création s'éloigne du Créateur car le fini ne peut exister au sein de l'infini. Les dix commandements, quant à eux, ont permis de contrebalancer ce processus et de rapprocher ce qui était éloigné.
Parallèlement à ces dix commandements, le peuple juif possède dix jours dans l'année qui permettent d'accéder à l'intérieur des dix paroles créatrices du monde.
Expliquons les choses. Chacune des paroles prononcées par Hachem pour créer le monde, au fur et à mesure qu'elle s'éloigne de la Source, se couvre de couches successives pour finalement donner naissance à la matière. Ainsi, la Parole divine, l'essence de toute chose dans ce monde, est recouverte de couches qui masquent cette étincelle divine, cette énergie vitale, un peu comme le cœur de l'homme, couvert par les os et les tissus et qui en est pourtant le moteur. Ainsi, il est très difficile d'avoir accès à la source créatrice. Toutefois, Hachem nous a offert dix jours dans l'année, les dix jours entre Roch Hachana et Kippour, pour nous permettre d'atteindre cette source. Comment cela ? En interceptant l'énergie divine avant qu'elle ne pénètre la matérialité.
Donnons un exemple : la dixième parole (de la création du monde) correspond à la création de la végétation, autrement dit de la nourriture. Le dixième jour est le jour de Kippour : pour accéder à la Source créatrice de ce que représente la nourriture, nous nous abstenons de manger. En jeûnant, on intercepte la force vitale de la nourriture avant qu'elle ne s'habille de son vêtement matériel que représente l'aliment. Il est intéressant de noter que le 10ème commandement, « Tu ne convoiteras pas les biens de ton prochain », est l'autre moyen d'accès à cette source créatrice.
De la même façon, Roch Hachana correspond à la première parole qui évoque la création du « Réchit » (du commencement) et de « Ohr » (la lumière). Une seule parole pour deux créations, en parallèle avec un seul jour de Roch Hachana qui en comporte deux (un long jour de deux jours). Le premier jour est en rapport avec "Réchit" et le deuxième avec "Ohr", la lumière originelle, comme il est dit au sujet de Roch Hachana : elle est Ma lumière (Vayikra Rabba 21). Cela signifie que ce jour-là on peut accéder (sans même en être conscient) à la force créatrice de la première Parole de la création et c'est en cela que Roch Hachana est le jour du renouvellement. Ce jour porte en lui l'énergie qui permet à chaque Juif de réaliser un nouveau commencement (Réchit). Le commencement et la lumière créés le premier jour, lorsqu'ils se sont matérialisés, se sont automatiquement éloignés de leur source ; à Roch Hachana nous faisons le chemin inverse et nous nous rapprochons de cette force créatrice divine. Nous pouvons également y parvenir à travers le premier commandement⁷.
Enfin, prenons comme dernier exemple, la 9ème Parole de la création qui correspond à la veille de Kippour. Il s'agit de la création de l'homme. La caractéristique constitutionnelle de l'homme est de créer le lien entre le monde d'en haut et le monde d'en bas, et le lien entre tous les éléments de ce monde⁸. Ce jour est donc marqué par le sceau du 'Hibour, du lien. La veille de Kippour on associe les Téfilot de toute l'année, on réalise ce lien et cette union. Et si les brides de Téfilot (que l'on a prononcées avec concentration durant l'année), mises bout à bout, parviennent à constituer une Téfila complète, alors la totalité des Téfilot s'avère agréée grâce à la Téfila faite la veille de Yom Kippour⁹.
On comprend maintenant pourquoi les Tables de la loi ont été données le jour de Kippour. D.ieu a créé le monde par dix paroles, et pour permettre au monde d'exister, Il a fait en sorte que chaque parole donne naissance à une entité qui s'est éloignée de sa source originelle. L'énergie divine créatrice est présente dans chaque œuvre de la création mais, recouverte de toutes les couches matérielles qui lui permettent de passer de l'infini au fini, elle est quasiment inaccessible à l'homme. Quasiment mais pas totalement.
En effet, Hachem nous a offert deux moyens d'accéder à cette source créatrice : les dix commandements et les dix jours de pénitence.
Grâce à l'action (les dix commandements¹⁰) ou grâce à un temps propice (les dix jours qui vont de Roch Hachana à Yom Kippour), l'homme peut contrebalancer cet éloignement, se rapprocher de son Créateur et intercepter les forces créatrices dans leurs formes les plus pures, avant qu'elles ne pénètrent le monde de la matérialité, pour finalement s'unir avec Lui. Yom Kippour, le 10ème et dernier jour de Téchouva est le jour qui finalise ce processus, il est le jour où nous avons mérité de recevoir les Dix Paroles inscrites sur les Tables de la Loi.
¹ Selon l'avis de Rabbi Eliézer qui affirme que le monde a été créé le 25 Eloul et que l'homme a donc été créé le 1er Tichri. Toutefois, même selon l'avis de Rabbi Yéhochou'a qui affirme que le monde a été créé en Nissan, le Ran (sur Roch Hachana 16a) explique que le jour de jugement reste le jour de Roch Hachana car il précède de quelques jours le jour de Kippour, jour du pardon. Rappelons que le jugement est prononcé à Roch Hachana mais reste en suspend jusqu'à Yom Kippour. Hachem, dans Sa miséricorde, a fixé le jour du jugement à proximité du jour du pardon pour que l'homme puisse bénéficier de « l'atmosphère » de pardon qui règne durant les jours qui séparent Roch Hachana afin qu'il regrette ses fautes et qu'il puisse être acquitté lorsque le jugement final est décidé, le jour de Yom Kippour. Durant ces dix jours qui sont appelés les dix jours de Téchouva, la proximité entre Hachem et l'homme est très grande.
² Voir note précédente.
³ Pirké Avot 5:1. (Il est écrit « Vayomer » à neuf reprises dans le récit de la création et le mot Béréchit est considéré comme une parole.)
⁴ Chémot 34:28
⁵ Béréchit Rabba 5
⁶ On retrouve d’ailleurs dans les Tables de la Loi toute cette symbolique du lien (les lois entre l’homme et D.ieu sur une table et celles entre l’homme et son prochain sur l’autre table, avec le 5ème commandement, le respect des parents qui vient faire le lien entre les deux. De même, les lettres pouvaient être lues indifféremment des deux côtés, il n'y avait pas d'endroit ni d'envers. Enfin, les lettres étaient gravées et faisaient partie intégrante de la pierre ; autant de symboles qui expriment le lien.
⁷ « Je suis l'Éternel ton D.ieu » qui n'est d'ailleurs pas un commandement explicite mais qui est lié au deuxième commandement : « Tu n'auras pas d'autres dieux que Moi », un peu comme ces deux jours de Roch Hachana qui n'en sont qu'un seul et les deux premières paroles de la Création du monde qui n'en sont qu'une seule (Réchit et Ohr).
⁸ Voir Ramban 1:26, Nefech Ha'haïm porte 1, chap.5 et 6
⁹ Le Chem Michmouel ne développe pas ce point et nous précise que ce point est mentionné dans les livres saints sans plus de détails. Voir également le commentaire du Chem Michmouel page 110 (du livre original).
¹⁰ Qui s’expriment 0 travers les 613 Mitsvot;
“Extraits du Chem Michmouel”,
commentaires sur la Paracha expliqués et commentés par Rav Daniel Behar
(écrit et adapté par P.A Chitrit - 5681 - p.130)





