De la destruction du Beth Hamikdach à sa réunification de 1967, Jérusalem traverse les siècles comme le peuple juif, c’est-à-dire sans jamais disparaître. Détruite, interdite, convoitée, elle reste au cœur de l’histoire juive. Retour sur deux millénaires d’absence… et de fidélité.

En l’an 70, sous le règne de l’empereur romain Titus, les légions romaines détruisent le Beth Hamikdach et mettent fin à la révolte juive contre l’Empire romain. 

C’est l’épisode particulièrement sanglant de la destruction du Second Temple, tant redouté par nos prophètes. C’est alors que Jérusalem cesse d’être une capitale. Elle devient une absence. Quelques décennies plus tard, après la révolte de Bar Kokhba (132-135), l’empereur Hadrien transforme la ville en colonie romaine sous le nom d’Aelia Capitolina et interdit aux Juifs d’y résider. 

La cité autrefois décrite comme la plus sublime parmi les joyaux n’est plus qu’une ville ruinée, vidée de son essence, dont l’accès est désormais officiellement proscrit. Pourtant, malgré la dispersion, malgré les siècles d’exil, Jérusalem, qui est appelée à renaître tôt ou tard, ne disparait jamais. Elle maintient son statut de cité forte dans la conscience collective juive, portée par la prière, les rites et les textes saints.

Une ville détruite aux mains d’étrangers

Commence alors pour Jérusalem une longue période d’errance. Les siècles qui suivent sont en effet marqués par une présence juive réduite et souvent fragile. Sous domination romaine puis byzantine (IVe–VIIe siècle), l’installation des Juifs dans la cité est rendue difficile, parfois interdite, notamment après les mesures prises par l’empereur Hadrien. Malgré cela, des Juifs continuent de vivre à Jérusalem ou d’y revenir dès que les conditions, certes rudimentaires, le leur permettent.

Un tournant intervient en 638, lorsque le calife Omar Ibn Al-Khattab conquiert la ville et autorise les Juifs à s’y réinstaller, après plusieurs siècles de restrictions. Sous la domination musulmane, à partir du VIIe siècle, une certaine continuité s’instaure mais reste précaire.

La ville change ensuite de mains à de nombreuses reprises : prise par les croisés en 1099, qui massacrent une grande partie de la population juive et interdisent sa présence, reconquise en 1187 par Saladin qui permet leur retour, puis intégrée successivement aux empires mamelouk et ottoman (1517). Sous l’Empire ottoman, une présence juive stable se maintient, malgré la pauvreté galopante et les difficultés inhérentes à cette terre qui persiste à refuser son fruit aux propriétaires étrangers.

Une tradition rapporte qu’au XVIe siècle, à l’initiative du sultan Souliman le Magnifique, de grands travaux de nettoyage furent entrepris dans la ville. Les habitants furent appelés à déblayer les amas de détritus accumulés depuis des générations (le monarque les y encourageant en dissimulant parmi les immondices des pièces d’or que les volontaires étaient invités à récupérer…), notamment au pied du Mur occidental, qui faisait face à son palais. Ce déblayage permit de redonner un accès au lieu saint, qui devint ainsi un point de rassemblement central pour la prière.

Des siècles de va-et-vient

À partir du Moyen Âge, mais surtout après l’expulsion des Juifs d’Espagne en 1492, décrétée par les Rois Catholiques, la ville sainte connaît un renouveau démographique progressif. Des familles séfarades s’y installent, souvent après un passage par l’Empire ottoman qui leur offre refuge, suivies par d’autres communautés débarquées du bassin méditerranéen et d’Europe.

Sous la domination ottomane, à partir de 1517, la ville accueille ces nouveaux arrivants malgré des conditions de vie rudes. Le quotidien reste marqué par une grande pauvreté, quoique partiellement soulagée par le système de la ‘Halouka, ce fameux système de dons envoyés par les communautés de la diaspora pour soutenir les habitants de Jérusalem. Malgré tout, sous l’impact de Rabbanim comme Rabbi ‘Ovadia de Bartenora, puis plus tard le Or Ha’Haïm ou le Chla Hakadoch, une structure communautaire stable se met en place. Les institutions religieuses, les maisons d’étude et les organismes de bienfaisance n’ont que faire des circonstances misérables et fleurissent aux quatre coins de la ville. Rabbénou ‘Ovadia de Bartenora, installé à Jérusalem à la fin du XVe siècle, écrit dans ses lettres que les Juifs de la ville manquent du strict nécessaire et dépendent presque entièrement des dons venus de l’étranger pour survivre. Malgré cela, il décrit une communauté profondément attachée à la ville, refusant de l’abandonner même au prix de grands sacrifices.

C’est dans ce contexte que se développe une vie spirituelle intense. Au XVIe siècle, la région de Jérusalem devient un centre majeur du judaïsme, alors qu’à la lointaine Tsfat, le saint Ari diffuse les enseignements de la Kabbale et forme de nombreux élèves. 

L’épopée des disciples du Gaon de Vilna

Le XVIIIe siècle marque un tournant avec l’arrivée des disciples du Gaon de Vilna. C’est ainsi qu’à partir de 1808–1812, plusieurs groupes de ses élèves quittent l’Europe de l’Est pour entreprendre le périple périlleux mais plein d’espoir de s’installer en Erets Israël, d’abord à Tsfat puis à Jérusalem.

Citons parmi ces disciples Rabbi Ména’hem Mendel et Rabbi Israël de Shklov, qui prennent la tête du groupe et en structurent l’arrivée. Mais les disciples du Gaon ne viennent pas seulement établir une présence physique à Jérusalem ; ils portent un véritable projet spirituel inspiré par l’enseignement de leur maître, qui voyait dans le retour en Terre d’Israël une étape du processus de la Délivrance finale.

L’installation de ces groupes contribue à réorganiser favorablement le Yichouv juif et à développer l’étude de la Torah dans la cité, jusque-là largement dominée par la présence des communautés séfarades. Ils reconstruisent notamment la célèbre synagogue de la ‘Hourva, après des décennies d’abandon et de dettes.

"Qui enrichit le pauvre…"

Au XIXe siècle, Jérusalem commence à sortir de ses murailles, dans un épisode qui va constituer un tournant décisif dans son histoire. Jusqu’alors, la population juive vivait en effet presque exclusivement à l’intérieur de la Vieille Ville, dans des conditions de surpopulation et d’insalubrité extrêmes.

Le premier grand projet d’expansion est lancé en 1860 avec la construction du quartier de Michkénot Chaananim, financé par le philanthrope britannique Sir Moses Montefiore. Situé à proximité immédiate des murailles, ce quartier est initialement déserté par crainte des attaques des hordes arabes, au point que le philanthrope décide d’offrir une bourse à tout celui qui accepte de venir y vivre. Sur place est bâti le célèbre moulin à vent de Montefiore, destiné à offrir une source de revenus autonome à la population juive (une attraction touristique toujours très prisée !).

Ce premier projet ouvre la voie à une expansion rapide. Dans les années suivantes, de nouveaux quartiers voient le jour. C’est le cas de Ma’hané Israël (1867), fondé par la communauté nord-africaine, Na’halat Chiv’a (1869), l’un des premiers quartiers juifs construits par des habitants locaux, puis Méa Ché’arim (1874), qui devient le cœur battant du judaïsme orthodoxe et ‘hassidique de la ville. Peu à peu, Jérusalem s’étend au-delà de ses remparts et c’est toute son organisation urbaine qui se voit remodelée.

Parallèlement, à partir des années 1880, les premières vagues d’immigration liées au mouvement sioniste, notamment la Première ‘Alyah (1882–1903), viennent modifier le paysage humain et idéologique de la région, ce qui ne sera pas sans heurts.

Cette année à Jérusalem reconstruite

La création de l’État d’Israël en 1948, avec la guerre d’Indépendance, marque une période particulièrement douloureuse pour Jérusalem, en proie à la division (la frontière avec la Jordanie passe tout près des murailles, près de l’actuelle Mamilla) et aux bombardements incessants. Jérusalem-Ouest passe sous contrôle israélien, tandis que Jérusalem-Est, incluant la Vieille Ville et le Mur occidental, est contrôlée par la Jordanie. Pendant près de vingt ans, les Juifs n’ont plus accès au Kotel. Le centre spirituel du judaïsme leur est fermé, malgré la souveraineté retrouvée sur une partie de la ville. Les Jordaniens, qui n’ont que faire de la sainteté du lieu, s’empressent de le souiller par des immondices et autres humiliations.

La guerre des Six Jours en 1967 viendra pourtant transformer radicalement la situation. En quelques jours, Israël reprend le contrôle de Jérusalem-Est et rétablit enfin l’accès au Kotel. C’est le célèbre cliché des trois soldats de Tsahal levant leurs regards ébahis face au mur qui se tient devant eux. Jérusalem est enfin réunifiée !

Depuis lors, la ville n’a cessé de se développer. De nouveaux quartiers ont été construits, la population a fortement augmenté et s’est diversifiée, les infrastructures se sont modernisées sous l’impulsion des différents maires. Aujourd’hui une métropole dynamique, religieuse, culturelle et même politique – les gouvernements cherchant de plus en plus à lui redonner son statut de capitale –, Jérusalem peut être fière de son histoire.