Les tortures, les oppressions et la cruauté des nazis n’ont pas brisé moralement les Juifs religieux lors de la Shoah. Les Allemands leur interdisaient de prier en public, alors ils priaient en secret, risquant leur vie. Voici quelques exemples de cette bravoure.

Des offices ont été organisés dans les maisons, dans les cours et dans les synagogues qui existaient encore. Il s’agit de la période précédant la mise en place du ghetto à Lodz. 

David Blum, dans ses mémoires gardées au Musée de Yad Vachem, décrit par exemple comment son père essaya d’organiser une prière clandestine pour Roch Hachana. L’idée était qu’au moment où le concierge activait la pompe à eau pour remplir la cuve de l’immeuble, ils sonneraient du Chofar. Le bruit de la pompe était censé recouvrir celui du Chofar. Il est vrai qu’ils durent prier et sonner du Chofar hâtivement. Mais au moins, ils réussirent à prier et à sonner du Chofar.

Il décrit également : “À la veille de la fête de Souccot, un couvre-feu a été imposé au ghetto. Mais le matin du premier jour de la fête de Souccot, mon père s’est précipité dans la rue Prodjejna, au numéro 5, où vivait un ami de la famille, Shmuel Weizman. Cet ami avait transformé le balcon de son appartement en Soucca. Mon père a couru chez son ami pour réciter la bénédiction de ‘Lachévet Bassoucca’. C’était un acte de grande bravoure, mais il n’était pas le seul. De nombreux Juifs sont venus à la Soucca de Weizman pour réciter cette bénédiction.”

Reb Noa’h Klein raconte pour sa part que malgré le danger immense, il a annoncé à tous ceux qui étaient prêts à l’entendre que sa maison était ouverte pour l’étude et la prière pendant la fête de Souccot. Il a ainsi construit une petite Soucca dans sa maison. Et de nombreux Juifs sont venus y manger un morceau de pain. Pendant ce temps, un des enfants faisait le guet pour vérifier qu’aucun regard mal intentionné ne découvre la situation.

Prier malgré tout

Isaiah Trunk, écrit qu’au début, les fêtes juives dans le ghetto de Lodz étaient des jours de congé officiels. Cependant, par la suite, Kippour est devenu une journée de travail obligatoire. Mais les Juifs pieux prenaient des risques. Ceux qui ne pouvaient pas se libérer du travail se rendaient aux ateliers. Et si le directeur était tolérant, ils se tenaient à côté des machines pour prier. Un certain Moderkhaï Guterman témoigne : “Nous avons observé 7 jours de deuil, les Chiva’, après le décès d’un proche, à la maison dans le ghetto. Nous priions trois fois par jour en Minyan. Comme nous avions commencé ainsi, nous avons continué à organiser des prières chez nous, même après la période de deuil. Ces offices ont perduré pendant plus de quatre ans, presque cinq. Pas seulement en semaine, mais aussi le Chabbath et les fêtes. Ces jours-là, ma mère et ma sœur se tenaient devant la maison pendant les heures de prière pour nous protéger de tout danger. Il est certain que nous avions peur d’être découverts. Mais par miracle, il ne nous est arrivé qu’une seule fois de devoir nous disperser pendant la prière.”

Israël Leibush rapporte : “Les offices du matin et du soir étaient organisés à la maison. Après la prière, nous discutions des événements et nous lisions le journal pour comprendre les événements autour de nous. Nous calculions également, selon les valeurs numériques, que le Messie était sur le point de venir et que les Allemands subiraient bientôt une défaite. En plus des souffrances générales que tous les Juifs enduraient sous les Allemands, nous, les Juifs religieux, souffrions particulièrement. Au milieu de la prière, on nous annonçait soudain que des ‘attaquants’ approchaient. Dans ces cas-là, nous nous dispersions rapidement, parfois avec nos Taliths sur les épaules. Cela s’est produit lors du premier Yom Kippour sous l’occupation. Ils nous ont conduits au travail forcé encore enveloppés dans nos Talith. En cas de telles rafles, nous subissions des humiliations extrêmes. En plus des coups que nous recevions, ils se moquaient de nous et blasphémaient le D.ieu d’Israël.”

Yérah’miel Birman était l’un des employés de l’archive du ghetto. Il a tenu une liste secrète intitulée “Où et comment prie-t-on dans le ghetto” ou “Informations sur la prière dans le ghetto”. Il y décrit un monde de prières vibrant de vie sous la surface du ghetto. Il recopie de petites affiches murales collées dans les coins des pièces où les gens se réunissaient pour prier. Certaines d’entre elles reflètent un lien extraordinaire avec la prière. Comme cette affiche concernant la protection de la santé, où il est demandé aux personnes malades de s’abstenir de venir prier en public pour éviter la propagation des maladies. Entre les lignes, on peut y lire l’attachement des Juifs à la prière, qui même malades, voulaient venir prier.

Il décrit l’évolution des prières après que les offices furent devenus clandestins. Les questions talmudiques les plus étranges comme celles concernant celui qui sonne du Chofar dans une fosse ou dans un tonneau devenaient d’actualité. On voulait sonner du Chofar sans être entendu à l’extérieur. Mais cela n’a pas empêché le déroulement de nombreux offices tôt le matin de Roch Hachana. On y sonna même du Chofar avec la bénédiction. Birman écrit que même lorsque le danger augmentait, les prières, élément essentiel chez les Juifs, furent préservées selon les conditions et les possibilités.

En 5703, 1943, après la grande déportation, les offices se déroulaient principalement à l’aube. Des centaines de personnes disant le Kaddich cherchaient un office. À cette époque, le ghetto avait déjà été déclaré camp de travail, donc les prières se tenaient dans les arrière-salles des usines et les greniers étaient utilisés pour cela. Dans une synagogue de fortune appelée “l’office des Gardiens”, des groupes se relayaient 24h/24 pour prier. Les ‘Hassidim dans le ghetto maintenaient leurs Shtieblach comme à leur habitude. L’état de ces lieux de prière reflétait les événements. Les tables et les bancs étaient rares. Mais il y avait de nombreux Talith ayant appartenu à des morts ou à des déportés. Il y avait également beaucoup de Sifré Torah, souvent apportés par ceux déportés à Lodz. Dans certains endroits, des vêtements de soie étaient suspendus pour l’officiant ou pour toute personne importante arrivant directement du travail. Même la presse clandestine du ghetto de Lodz a immortalisé la multitude de ces offices. Alter Schnor, dont le vrai nom était Israël Dov Itzinger, était un enseignant et écrivain. Il écrit dans son journal que les offices étaient organisés dans les bâtiments et les cours, principalement pour les prières de l’après-midi et du soir. Entre les prières, il y avait l’étude du Daf Yomi. Ces prières nécessitaient la mise en place de guetteurs pour prévenir d’une action des nazis. 

Étudier, encore étudier

Les étudiants de la Torah du ghetto de Lodz étaient ceux qui avaient le plus à résister. Certains étudiaient en permanence, sans interruption. Ainsi décrit Trunk : “Un groupe de jeunes hommes resta une longue période dans une cave du 47 rue Marianska, étudiant la Torah. Ils ne profitaient pas des rations de pain et des autres provisions que recevaient les employés des ateliers. Au début, ils étudiaient la Torah jour et nuit dans le ghetto, ne se séparant jamais de leur Talmud. Ils étudiaient dans un appartement au troisième étage du 42 rue Khelm, principalement la nuit pour ne pas être remarqués.” 

Guirsht raconte que les Juifs orthodoxes ont sanctifié le Nom de D.ieu par leur rigueur spirituelle et leur bravoure morale, de manière spectaculaire et unique. C’était un exemple édifiant de voir la force morale de ces Juifs simples. Les jeunes hommes ‘hassidiques se distinguaient particulièrement, alors qu’ils étaient les plus démunis. Ils ne flattaient pas les tyrans du ghetto pour obtenir des privilèges. Et ils profitaient encore moins du vol et du pillage des vivres au détriment des affamés. Les décrets des nazis n’ont pas réussi à faire plier ces hommes aux visages creusés par la faim. Parmi eux, se trouvaient deux neveux de Guirsht qui ignorait même qu’ils appartenaient au groupe des étudiants de Torah clandestins dans le ghetto. Un soir, il a réussi à découvrir leur cachette.

Il écrit : “J’ai cherché mes neveux et les ai trouvés dans une maison abandonnée près du cimetière, lui-même comme enterré sous la neige et la glace. Seules des tombes étaient visibles de loin. Je suis arrivé devant cette maison et j’ai frappé à une porte en haut de marches branlantes. Une scène étrange, d’un autre monde, s’est alors révélée à moi. Autour d’une table, assis sur des bancs faits de planches non taillées, il y avait environ vingt jeunes hommes à longues papillotes. Dans le ghetto ! Ils étaient penchés sur des livres, débattant des subtilités du Talmud. Leurs visages étaient maigres, leurs gorges asséchées comme les figues de Rabbi Tsadok. Mais leurs fronts étaient plissés par l’étude des livres, et dans leurs yeux brillaient des lumières cachées, empreintes d’obstination et de courage suprême. En regardant leurs visages pleins de pureté et de douceur, j’ai vu une rébellion contre le monde vil autour d’eux. Ils semblaient tels des fleurs vigoureuses en automne, éclatant de leur dernière lueur. Là, ils oubliaient l’étoile jaune, les barbelés et les clôtures. Ce nid merveilleux semblait comme un rocher mystérieux au milieu de vagues déchaînées dans une mer agitée. Parmi ces jeunes hommes extraordinaires se trouvaient mes deux neveux. Ils étaient tellement absorbés qu’ils ne m’ont même pas remarqué. Ils finirent par être exterminés.” 

Reb Zélig Pick, rescapé de la Shoah, écrit que Rav Mendele Alter, le plus jeune fils du Admour de Gour, le Sfat Emet, a ordonné l’organisation de cours publics de Torah dans le ghetto. Il note que souvent, ils ressentaient de façon évidente que la Torah protégeait et sauvait. Même ceux qui étudiaient en cachette un chapitre de Michna ou une page de Guémara, ou disaient une parole ‘hassidique, ressentaient une étincelle de confiance en D.ieu s’allumer en eux.

Mme Anna Ellenberg Eibeshitz décrit : “À une heure fixe, dix jeunes hommes venaient chez nous dans le ghetto. Chacun apportait un peu de nourriture. Une fois cette nourriture déposée sur la table, je pensais : maintenant, ils vont commencer à manger. J’en avais moi-même l’eau à la bouche. Je ne comprenais pas comment ils pouvaient attendre alors que la nourriture était sur la table. Mais ils étaient assis tranquillement autour de la table et, à ma grande surprise, au lieu de manger, ils commençaient à étudier la Torah. Mon frère avait préparé trois copies du traité qu’ils étudiaient à ce moment-là. Une vive et animée discussion se déroulait entre eux. Ce n’est qu’après avoir terminé leurs études qu’ils se lavaient les mains pour manger. Puis ils chantaient des chants. Leur enthousiasme ‘hassidique éclairait notre maison.” 

Mme Horowitz décrit : “Méïr Horowitz a été déporté de Pavenitz au ghetto de Lodz, chez sa grande sœur. Il avait 16 ans. Dans le ghetto, il se plongeait dans la Torah. Il étudiait avec le rabbin Leizerzon, qui était responsable de la collecte des livres dans le ghetto. Leur étude se déroulait dans la cave de la maison des Leizerzon. Ils se plongeaient dans l’étude comme si rien ne se passait dehors. Méïr faisait très attention à ne pas consommer d’aliments interdits, et bien sûr s’abstenait de viande du ghetto. Il ne voulait pas se souiller avec des aliments interdits, même si cela aurait pu être permis dans le ghetto. Il était par conséquent extrêmement faible. Dans le train dans lequel Méïr a été déporté avec sa mère, on leur a fait passer une boîte de nourriture contenant de la viande. Il a refusé d’en manger. Il a dit à sa mère : ‘Est-ce le moment de m’avouer vaincu ? Si je survis à cela, je ne me le pardonnerai jamais. Et si je suis condamné à mourir, est-il convenable de céder dans mes derniers moments de vie ?’ Il est décédé sur le quai d’Auschwitz à sa descente du train.” 

Reb Avraham Falloch raconte : “Quand la guerre a éclaté, j’étais en septième année au ‘Héder Yessodé Hatorah. Nous avons été forcés d’entrer dans les ruelles étroites du ghetto. J’ai grandi du jour au lendemain. Avec quelques jeunes garçons, nous avons trouvé une chambre au 47 de la rue Marideski. Notre chef était Binyamin Abramovitch. Moi, j’étais son bras droit. De l’extérieur, l’endroit semblait rudimentaire. Mais à l’intérieur, c’était un véritable paradis. Nous y étudiions avec beaucoup d’assiduité, priions ensemble avec une grande dévotion, et pratiquions la ‘Hassidout comme auparavant. La nuit, les fenêtres étaient recouvertes de planches. C’était un excellent camouflage. Une fois, notre cachette a été découverte par la Zunder, la police spéciale du ghetto. Ils sont venus inspecter et ont perçu des sons de Torah. En entrant, ils sont restés debout, étonnés : ‘Vous n’êtes pas de ce monde’, ont-ils dit. Ils soupçonnaient avoir trouvé un repaire secret de criminels et de contrebandiers, mais devant eux, c’était un groupe de ‘Hassidim.” 

Les jeunes filles aussi

Les jeunes filles étudiaient également dans le ghetto de Lodz. Il y avait une enseignante d’un séminaire de Cracovie, nommée Feiga Zelitska. Elle s’occupait de son père malade. Une famine terrible régnait dans leur maison. Les jeunes filles cherchaient un moyen de l’aider dignement. Elles lui ont alors demandé de donner des cours en échange d’un peu de nourriture.

Mme ‘Haya Erlinger raconte : “Après un certain temps, j’ai décidé de me joindre au cours. Dès la première rencontre, j’étais fascinée par son haut niveau et par la manière dont elle expliquait les sujets, avec clarté et profondeur. Son influence sur nous était extraordinaire. Pendant les heures passées dans sa chambre - une pièce misérable et sans aucun mobilier - nous écoutions ses paroles comme si nous étions dans un autre monde, sublime et élevé. L’élévation spirituelle nous rafraîchissait l’âme, nous extrayait de la tristesse et de la dépression, du quotidien pénible de nos vies dans le ghetto. Sa maison ne comportait qu’une seule pièce, dont les murs étaient humides à cause des fuites du toit. La distance entre chez moi et sa maison nécessitait une marche de plus d’une demi-heure. Je devais souvent marcher la nuit dans un froid glacial de -10 à -15 degrés. Les vêtements et les chaussures n’étaient pas adaptés à de telles conditions météorologiques.

En réalité, marcher jusqu’à elle, pour moi et pour mes amies, demandait un grand sacrifice. De plus, nous allions généralement le ventre vide, vraiment affamées. Même si nos corps étaient maigres et fragiles, que nos jambes marchaient avec peine et souvent fléchissaient, cela en valait vraiment la peine. C’était un grand mérite de mon point de vue. Feiga avait un charme particulier qui nous attirait vers elle et vers sa maison éloignée.

Pendant les cours, elle nous guidait sur la manière de comprendre les événements tragiques que nous traversions. Elle nous enseignait à réaliser combien, dans notre limitation humaine, nous ne pouvions comprendre ni saisir les voies de D.ieu ou Ses actions. Il ne nous restait qu’à accepter, comme nos ancêtres avant nous, les épreuves envoyées pour affiner notre peuple parmi les nations du monde. En même temps, Feiga nous donnait une autre perspective sur la vie. Elle enracinait en nous l’espoir que des jours meilleurs viendraient, des jours où la terre serait remplie de la connaissance de D.ieu.

En ces temps difficiles, beaucoup d’entre nous étaient déjà orphelines, sans réel soutien familial. Feiga était notre enseignante et notre guide spirituelle. Elle savait comment atteindre l’âme de chacune de ses élèves. Elle savait allumer en chacune d’entre nous notre propre étincelle. Elle ne nous enseignait pas seulement la Torah. Elle nous incitait et nous orientait à agir non seulement envers D.ieu, mais aussi envers notre prochain. À faire du bien à autrui, à aider ceux dans le besoin, même dans les conditions du ghetto. Elle nous enseignait à pratiquer la bonté envers les autres, même avec peu de moyens, comme une cuillère de sucre, de café ou d’huile. Nous ne pouvions pas ne pas suivre ses instructions, autant que possible.”

Feiga Zelitska est restée dans le ghetto avec son père jusqu’en Eloul 5704, septembre 1944. Elle faisait pour lui bien plus que ses forces ne le permettaient, tout en ayant constamment l’impression de ne pas faire assez et de ne pas honorer suffisamment son père. Un jour, ils sont venus prendre son père pour le déporter à Auschwitz, car il ne pouvait plus travailler. Elle l’accompagna pour lui apporter son aide là où ils iraient. Ils arrivèrent tous les deux à Auschwitz. Et là aussi, elle le suivit jusqu’à la chambre à gaz.

Chabbath, fêtes, Pessa’h

Les fêtes juives étaient respectées. Ainsi, Rabbi Efraïm Greenblatt écrit dans ses mémoires, rapportées dans les Archives de Yad Vashem : “Nous avons essayé de célébrer les fêtes juives à leur date et, dans la mesure du possible, selon les règles. Une partie de l’huile que nous recevions dans le cadre de la distribution quotidienne des rations alimentaires était conservée pour les bougies de ‘Hanouka. Des Souccot étaient construites pour la fête. Et des Matsot, pains azymes, étaient également cuites à partir d’une sorte de farine noire accumulée au fil du temps.” 

Isaiah Trunk raconte comment on faisait des Matsot de farine de seigle pour Pessa’h. La quantité de Matsot était de deux kilos et demi pour huit jours. C’était juste assez pour accomplir le commandement de manger de la Matsa. Cependant à Pessa’h, les Juifs pieux jeûnaient plus qu’ils ne mangeaient. À la place du vin, ils utilisaient du jus de betterave rouge. La seule chose que nous avions en abondance était le Maror, l’herbe amère, mais pas sur la table… Il se trouvait dans le cœur de chacun d’eux. Lorsqu’on mentionnait l’esclavage ou la délivrance pendant la récitation de la Haggada, les gens éclataient en sanglots comme à Kippour.

Ma mère m’a raconté que mon grand-père n’a pas mangé de pain pendant les huit jours de Pessa’h au camp. Il n’a pas non plus échangé ce pain car il est interdit de profiter du ‘Hamets. Même après Pessa’h, il n’a pas touché au pain qu’ils avaient gardé pour lui car c’était du ‘Hamets ayant été gardé pendant Pessa’h et qui est interdit à la consommation. J’ai demandé à ma mère pourquoi mon grand-père ne l’avait jamais raconté, et elle m’a répondu : “Qu’est-ce que tu voulais que je raconte ? Qu’un Juif n’a pas mangé de ‘Hamets à Pessa’h ? Il ne pensait pas du tout avoir une histoire digne d’être racontée.” 

Rabbi Efraïm Greenblatt écrit : “Au début de la guerre, lorsque j’ai commencé à travailler, j’ai réussi à m’absenter de l’usine les Chabbath et les jours de fête. Ma sœur, paix à son âme, refusait de travailler le Chabbath. Quand on ne lui a pas accordé cette dispense, elle a éclaté en sanglots. Le doyen des rabbins du ghetto, Yossef Feiner, en a été ému. Il est allé voir le kapo et lui a expliqué que, au moins un jour par semaine, une ouvrière de l’usine pouvait être exemptée de travail. Le kapo a accepté, et elle a eu la chance de ne pas travailler le Chabbath.”

Yaakov Krieger raconte dans son livre Tu m’as fait vivre : “Comment sanctifions-nous le Chabbath ? Il n’y avait ni bougies, ni vin. Chacun mangeait sa maigre ration de pain dès le matin. Sur la table, il y avait une nappe blanche en l’honneur du Chabbath. J’ai dit la prière du soir en terminant par ‘Ce jour-là, le Seigneur sera Un et Son Nom sera Un’. J’ai souhaité Gut Shabbes, Chabbath Chalom, tandis que mes sœurs étaient assises patiemment sur le lit. J’ai sorti la ration de pain que j’avais gardée depuis le matin et j’ai récité le Kiddouch dessus. Je l’ai rompu en trois morceaux pour mes sœurs et moi. Mais elles ont refusé de manger. 

Comment pouvaient-elles se permettre de manger ma ration de pain ? Ce n’est qu’après leur avoir promis une agréable surprise qu’elles ont accepté de manger du pain. J’ai sorti la marmite de soupe dont l’odeur s’est répandue dans toute la pièce. Le matin du vendredi suivant, après une nuit de travail, j’ai trouvé une note sur la table avec quelques morceaux de pain à côté. Sur cette note, il était écrit : ‘À notre très cher frère, tu nous as rendu un trésor précieux, le Chabbath, que nous aurions oublié sans ce Chabbath dernier.’”

Yehuda Leib Guirsht écrit sur le Chabbath dans le ghetto : “Le Chabbath après-midi, l’élévation spirituelle atteignait son apogée dans cet atelier. Dans une pièce réservée à la prière, les ouvriers religieux se réunissaient pour le troisième repas. Bien sûr, la plupart du temps, ce repas n’était composé que d’ingrédients spirituels. Les voix chantant ‘Bné Heikhala’ résonnaient doucement comme des eaux tranquilles. Et il semblait que l’esprit de Rabbi Yo’hanan, le Cordonnier du temps de la Michna, flottait parmi eux, parlant aux âmes tourmentées de ces pieux cordonniers.”

Dans cette situation d’urgence sans précédent, qui n’avait aucun équivalent dans l’histoire du peuple martyrisé, il y eut une élévation spirituelle. Tandis qu’à l’extérieur régnaient la terreur des événements et les policiers… Dans cette pièce, un jeune homme émacié et affamé chantait : “À l’extérieur, ils sont là sans entrer, ces chiens effrontés.” Puis ils entonnaient le Psaume du roi David. Les mots “Même si je marche dans la vallée de l’ombre de la mort, je ne crains aucun mal, car Tu es avec moi”, résonnaient dans leur bouche à plusieurs reprises, avec obstination et douleur brûlante.

Cacheroute, ‘Hessed et refus de céder

Guirsht écrit encore : “Parmi toutes les couches de la société juive, ce sont les Juifs religieux qui ont réussi à résister relativement bien au fil du temps. Ils n’exploitaient pas les denrées alimentaires pour leur propre bénéfice et ne les gaspillaient pas sans raison. Il est évident qu’ils ne participaient pas aux actions des policiers et des surveillants cruels. Aucun d’eux ne s’est rendu coupable du grave crime de dénoncer des Juifs aux nazis. Les Juifs craignant le Ciel ont réussi à préserver leur image divine en toutes circonstances. C’est pour cette raison qu’ils ont beaucoup souffert. Ils furent les premiers à être déportés et exterminés.”

À cause de la détresse et de la haute mortalité, les rabbins ont permis la consommation d’aliments interdits, leur vie étant en danger. Néanmoins, de nombreux Juifs religieux n’ont pas accepté cette permission. Ils ne pouvaient eux-mêmes s’expliquer pourquoi.

Il y avait une association “Tu aimeras ton prochain comme toi-même”, “ qui distribuait du pain et du café aux nécessiteux, en échange de la récitation des bénédictions de Nétilat Yadaïm et du Birkat Hamazon. On y trouvait des groupes de Daf Hayomi, qui après une journée de travail épuisante, se réunissaient pour étudier une feuille recto-verso du Talmud, comme en temps normal. Rabbi Efraïm Fishel Rabinowitz, un des rabbins du ghetto de Lodz, a déclaré que seule la force de l’étude de la Torah leur permettrait de supporter les souffrances qui les frappaient.

Rav Mordékhaï Neugroschel, adapté par Rav Gad Allouche