Question : « En tant que responsable d’une Yéchiva (école talmudique), j’investis beaucoup et malgré tous mes efforts, je ne vois pas de bénédiction. Les élèves n’étudient pas correctement, il y a beaucoup de problèmes, et je ne vois absolument pas de réussite. Il m’arrive d’être parfois brisé, épuisé, au point de vouloir tout abandonner… ». 

(Cette question concerne également les parents qui ne trouvent pas de satisfaction suite à de nombreux efforts et investissements dans l’éducation de leurs enfants).

Réponse du Rav Boyer :

Souvent, une personne devient désespérée à cause de diverses choses liées aux réalités de ce monde. Cependant, lorsqu’on entre plus profondément dans le système du subconscient de l’homme, il apparaît que, en réalité, le problème est tout autre, et que la personne n’en est pas consciente. Les frustrations liées à l’absence de réalisation des désirs peuvent se situer dans le domaine matériel, mais nous allons ici nous concentrer essentiellement sur le domaine spirituel.

Lors du don de la Torah, nous rencontrons un cas similaire où une personne a investi énormément dans un certain domaine, et à la fin, elle a été profondément déçue par la réalité. Lorsque Moché Rabbénou descendit de la montagne avec les Tables de l’Alliance, il vit ce que faisait le peuple et alors il brisa les tables au pied de la montagne. Nos Sages nous révèlent (Chabbath 87a) que le Saint béni soit-Il a loué son acte et lui a dit : « Yichar Koha’h pour avoir brisé (les tables) ». À ce sujet, plusieurs questions se posent. Tout d’abord, les premières tables étaient l’œuvre de D.ieu, et l’écriture était une écriture divine. Lors du don de la Torah, les enfants d’Israël avaient atteint le niveau d’Adam avant la faute et ils étaient extrêmement spirituels. Les premières tables étaient elles aussi spirituelles et le fondement du spirituel est l’unité. Si tel est le cas, comment la notion de brisure peut-elle exister dans le monde spirituel ? Comment Moché Rabbénou a-t-il pu réellement briser ces tables ?

Poursuivons notre étonnement : s’il n’existe pas de notion de brisure dans une réalité spirituelle qui est une œuvre divine, cela signifie qu’il n’existe pas non plus de réalité de déchets ou de fragments de tables. Pourtant, nos Sages disent (Nédarim 38a) : « Moché ne s’est enrichi qu’à partir des débris des tables ». De quels débris Moché Rabbénou aurait-il pu s’enrichir, puisque les tables spirituelles sont incassables ? De plus, nous trouvons en plusieurs endroits dans le Talmud que le Saint béni soit-Il a ordonné à Moché Rabbénou de placer dans l’Arche d’Alliance également les fragments des tables : « Les tables et les fragments des tables étaient déposés dans l’Arche ». Une fois encore, la question se pose : comment peut-il y avoir une brisure dans le monde spirituel ? Quels sont exactement ces fragments qui furent déposés dans l’Arche ? 

Les livres saints expliquent ici un principe très profond. Et bien que le texte biblique ne perde jamais son sens simple, il y a ici un message très important que nous devons tous apprendre. Lorsque Moché Rabbénou reçut la mission de faire sortir le peuple d’Israël d’Égypte, il les conduisit vers le sommet qu’est le don de la Torah au mont Sinaï. Comme l’explique Rachi, le Saint béni soit-Il lui dit : « Lorsque tu feras sortir le peuple d’Égypte, vous servirez D.ieu sur cette montagne ». Il les conduisit sur un long chemin dans le désert, en traversant la mer, et pendant tout ce temps, il les a élevés de plus en plus haut, vers un seul et unique objectif : le don de la Torah. Bien entendu, il souhaitait profiter et voir le fruit de son travail, mais lorsqu’il descendit de la montagne après quarante jours, il vit que tout ce qu’il avait construit et accompli était parti en fumée. À cet instant, Moché Rabbénou fut brisé. 

Cela signifie qu’en réalité, ce ne sont pas les tables elles-mêmes qui ont été brisées, mais que la grande brisure s’est produite chez Moché Rabbénou lui-même, dans toute son essence. 

C’était la rupture de tout le processus et de toute l’aspiration à recevoir la Torah. Moché Rabbénou remonta sur la montagne pour prier en faveur du peuple d’Israël, et alors une chose très importante lui fut révélée. Lorsque le Saint béni soit-Il vint donner la Torah à Israël, les anges dirent : « Place Ta gloire sur les cieux » (Téhilim 8, 2). Ils soutenaient qu’il serait préférable de laisser la Torah en haut, dans les cieux, auprès des anges, plutôt que de la faire descendre vers les hommes. Dans les livres saints, il est rapporté que les anges ont formulé cette demande précisément lors de l’énoncé du troisième des Dix Commandements.

Durant les deux premiers commandements, le peuple d’Israël se trouvait encore au niveau des anges, voire plus élevés. C’est la raison pour laquelle ils ont pu dire « Nous ferons et nous écouterons », car un homme matériel doit d’abord entendre, puis seulement décider. Chez les anges, l’écoute et l’action vont de pair. Les anges vivent la présence de D.ieu et savent ce qu’Il veut. Lorsque le peuple d’Israël atteignit ce niveau élevé, ils ressentirent également cela, et c’est pourquoi ils dirent « Nous ferons et nous écouterons », et le Saint béni soit-Il dit : « Qui a révélé ce secret à Mes enfants, ce secret que les anges utilisent » (Chabbath 88a).

Cependant, après les deux premiers commandements sortis de la bouche du Saint béni soit-Il Lui-même, l’âme des enfants d’Israël faillit s’envoler, et ils demandèrent à Moché Rabbénou : « Parle, toi, avec nous, et nous écouterons, mais que D.ieu ne parle pas avec nous, de peur que nous ne mourions ». Ici se révéla à nouveau la dimension matérielle du corps, et le peuple d’Israël descendit de son niveau élevé. C’est seulement à ce moment-là que les anges dirent : « Place Ta gloire sur les cieux ». Mais le Saint béni soit-Il ne les écouta pas. Il révéla alors que Son véritable désir n’est pas de donner la Torah aux anges, mais précisément aux hommes qui connaissent des chutes, comme l’écrit le poète dans la prière de Moussaf de Roch Hachana : « Tu as désiré une louange provenant d’êtres faits de poussière et formés de matière ».

Après la grande rupture, la perte des tables spirituelles, Moché Rabbénou remonta au ciel et le Saint béni soit-Il lui dit : « Taille pour toi deux tables de pierre comme les premières ». Cela signifie que le Saint béni soit-Il veut des tables façonnées par l’homme, et peu à peu les Bné Israël seront capables de s’élever spirituellement à partir de la matière, en la purifiant et en la sanctifiant, jusqu’à revenir au niveau des anges qu’ils avaient atteint précédemment. Ici, il apparaît rétrospectivement que le processus de brisure vécu par Moché Rabbénou ne l’a pas réellement brisé. 

Il n’a pas été détruit et n’a pas ressenti qu’il s’agissait de la fin d’un processus. Au contraire, c’est ici que tout commence. 

Moché Rabbénou a entamé avec le peuple d’Israël le chemin de la Téchouva, jusqu’à les conduire au sommet de Yom Kippour, puis à la construction du Michkan : « Ils Me feront un sanctuaire et Je résiderai parmi eux ». Cela signifie que la brisure des tables est un concept spirituel. Le Saint béni soit-Il a voulu que ce soit précisément à partir de la matière, à partir de notre monde, que nous réussissions à atteindre et retrouver la spiritualité des premières tables.

À présent, regardons la question des fragments des tables et de l’enrichissement de Moché Rabbénou. Ici aussi, il s’agit d’une notion spirituelle, comme l’ont dit nos Sages : « Qui est riche ? Celui qui se réjouit de sa part » (Avot 4, 1). Au début, lorsque Moché Rabbénou vit la crise devant lui, il ne pouvait plus se réjouir, et par conséquent il ne pouvait plus être riche. Mais après avoir compris le secret des “déchets”, à savoir que c’est précisément à partir de la chute que le Saint béni soit-Il veut l’élévation, il comprit que le processus de brisure faisait partie intégrante et essentielle du don de la Torah. Aussitôt, Moché Rabbénou recommença à se réjouir de sa part, et c’est à ce sujet que nos Sages ont dit qu’il s’était enrichi grâce aux fragments des tables.

Revenons maintenant à cette personne qui est frustrée et désespérée, et demandons-lui : qu’est-ce que tu veux exactement ? Tu préférerais que tous tes élèves restent assis à étudier, qu’ils soient des justes et des saints élevés, et que toi tu tires gloire d’être leur père ou leur Roch Yéchiva. C’est une approche erronée. Ton véritable test, c’est justement avec des garçons qui connaissent des chutes et des faiblesses, lorsque la situation dans la Yéchiva n’est pas si simple.

Voilà ton véritable défi : jusqu’à quel point tu réussis à les convaincre, à les relever et les renforcer, jusqu’à quel point tu peux atteindre leur cœur. Tu dois comprendre que ton rôle n’est pas de diriger une Yéchiva pour des anges. Le but de la Yéchiva est de faire face à la jeune génération et d’éveiller leur cœur. Certes, ce n’est pas facile, mais pour Moché Rabbénou non plus, ce n’était pas facile. 

Certes, il y a des crises, mais lors de la sortie d’Égypte aussi il y eut une grande crise. Pourtant, à la fin, ils ont mérité d’atteindre l’état de : « Ils Me feront un sanctuaire et Je résiderai parmi eux »…