En Israël, l’année de la Bar-Mitsva (ou de la Bat-Mitsva), il existe dans les écoles une pratique très émouvante : la « ‘Avodat Chorachim » (le travail des racines). L’enfant y est invité à réaliser son arbre généalogique, à interroger ses parents et ses grands-parents sur l’histoire de la famille… Alors qu’il s’apprête à devenir un adulte, l’enfant est invité à s’inspirer de ceux qui l’ont précédé. Ce parcours est souvent l’occasion, pour nous les parents, de prendre de la hauteur, de nous rendre compte de ce que nous semons au quotidien et des fruits que nous laisserons, avec l’aide de D.ieu, à 120 ans. Cette prise de conscience permet justement de vivre la parentalité autrement. Voyons cela de plus près…
On ne le redira jamais assez : la société moderne tente de tout mesurer et de tout hiérarchiser. La performance, héritée de la culture grecque, est au cœur de nos vies. Il faut que nos enfants fassent plusieurs activités, il faut partir en vacances deux fois par an, il faut gagner tant par mois… Demandez à quelqu’un comment il se définit : il y a une chance sur deux pour qu’il commence par vous citer son métier. Cela en dit long sur l’état des mentalités. L’enfant devient parfois une case de plus à cocher — voire à décocher lorsqu’il semble entraver l’équilibre personnel.
Cette influence du monde moderne est tellement forte et néfaste que certaines femmes en viennent aujourd’hui à déprimer (témoignages à l’appui) lorsqu’elles estiment ne pas s’être accomplies professionnellement aussi bien que leurs anciennes camarades d’école. À leurs yeux — et aux yeux de la société — elles ne sont pas « assez bien » au regard de ce qu’elles auraient dû produire avec leurs diplômes. Un drame !
Or la Torah n’adopte pas du tout cette approche. La première Mitsva de la Torah est « Perou Ourvou », croissez et multipliez. Le fait d’être parent n’est donc pas une simple étape sociale ou une case administrative : c’est la première mission confiée à l’être humain (Attention les féministes, je n’ai pas dit la seule mission, j’ai bien dit la première !). La Torah nous rappelle aussi que ce qui compte aux yeux d’Hachem n’est pas la performance mais l’effort et l’engagement. Comme l’enseignent nos Sages : « Ce n’est pas à toi d’achever l’ouvrage » [1].
Dans le monde moderne, un autre mot est devenu très à la mode — faites un tour sur Spotify et écoutez quelques podcasts pour vous en rendre compte : les « metrics ». Autrement dit, tout se mesure, tout se calcule, tout s’évalue. Mais là encore, drapeau rouge.
Quand un enfant enquête sur sa généalogie, on se rend justement compte que ce qu’une personne laisse dans ce monde, ce ne sont pas des chiffres ni des résultats. Ce sont des valeurs, des attitudes, des réactions qui ont marqué son entourage… C’est d’ailleurs tout le sens des Hespedim (oraisons funèbres) lors d’un décès. Le but n’est pas seulement d’honorer la mémoire du défunt, mais d’éveiller ceux qui sont encore présents à réfléchir à leur propre vie. Comme le dit le verset : « Le vivant prendra cela à cœur » [2] . Bon, vous allez me dire : “mais c’est très angoissant de penser à la mort”. Certes, mais cela remet les choses en perspective.
Prenons quelques exemples très simples et vous verrez que ce n’est pas si angoissant que cela. Une grand-mère aimante qui passait du temps à jouer avec ses petits-enfants marque une vie. Une mère qui savait écouter ses enfants lorsqu’ils rentraient de l’école laisse une empreinte profonde. Un après-midi à discuter avec sa grande fille — même si elle rate son cours de solfège — vaut parfois de l’or (et peut lui éviter des séances de psy à 35 ans...).
En bref, il faut inviter des moments de qualité dans notre quotidien, se dire que nous semons...
Se rappeler quelles sont les valeurs que nous voulons transmettre à nos enfants et fabriquer des souvenirs. Bien sûr, il y a l’organisation de la maison à gérer : les douches, les devoirs, ranger la chambre… Mais l’idée est de donner un doux parfum à ce quotidien. Un peu d’affection, des paroles encourageantes, un bon gâteau après les devoirs — sans téléphone — font toute la différence.
Alors oui, peu importe si vous n’avez pas le « dream job ». Peu importe si votre enfant n’excelle pas en arts martiaux ou s’il n’est pas aussi sage que les autres garçons de sa classe. Car ce qui compte vraiment, ce sont les souvenirs que vous construisez avec lui, la chaleur du foyer, les valeurs que vous transmettez — souvent sans même vous en rendre compte.
Car au fond, ce que l’on laisse derrière soi n’est pas un CV. Alors la prochaine fois que vous verrez vos chers bambins les yeux grands ouverts pendant que vous leur racontez une histoire, dites-vous que, même si vous n’avez pas beaucoup de force ce soir-là, vous êtes en train de créer un souvenir magnifique et de remplir leur capital de bien-être…
[1] Pirké Avot 2,16 : « לא עליך המלאכה לגמור ».
[2] Kohelet 7,2 : « והחי יתן אל לבו ».




