« Lorsque je me tiens ici devant vous, juges d’Israël, pour accuser Adolf Eichmann, je ne me tiens pas seul. Avec moi se trouvent ici six millions d’accusateurs. »


C’est sur cette phrase devenue célèbre que Gideon Hausner, procureur général d’Israël, ouvrira le procès d’Adolf Eichmann le 11 avril 1961 à Jérusalem.

Eichmann, le criminel en col blanc, organisateur de la « Solution finale », celui qui rendit possible par une logistique diabolique et parfaitement huilée, la déportation de plus d'un millions de Juifs à travers l’Europe, fut capturé par le Mossad au printemps 1960, en Argentine.

S'étant caché dans la banlieue de Buenos Aires avec sa femme et son fils, sous le nom de Ricardo Klement (grâce à de faux papiers obtenus via la Croix-Rouge… !), il tombera dans le guet-apens des services secrets israéliens, qui réussiront l’exploit de l’exfiltrer clandestinement d’Argentine pour le ramener vivant en Israël.

Ca s'est passé un...11 avril 1961 - Ouverture à Jérusalem du pro     Ca s'est passé un...11 avril 1961 - Ouverture à Jérusalem du pro

Et ce fut LE procès du XXᵉ siècle.

Ce proéminent représentant de l’idéologie nazie, désormais déchu, allait être jugé en Erets Israël, sur la terre désormais souveraine du peuple qu’il avait tenté d’exterminer.

Qui aurait cru que ces squelettes en haillons rayés, mi-morts, mi-vivants, découverts par les Alliés lors de la libération des camps, allaient en quelques années renaître de leurs cendres, établir des institutions judiciaires, militaires et politiques capables de retrouver et de juger en bonne et due forme, de la façon la plus impartiale qui soit, l’un des principaux artisans de leur destruction ?

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En ce mois d’avril 1961, tous les regards, toutes les oreilles du monde sont donc tournés vers Jérusalem dans la salle d’audience du Binyané Haouma, pour ce face-à-face sidérant entre un ancien dignitaire nazi et un tribunal israélien.

Le procès bénéficiera d’une diffusion sans précédent. Les audiences seront retransmises à la radio par Kol Israel et suivies bien au-delà des frontières de l’État hébreu. Des journalistes venus du monde entier assureront sa couverture, et des images filmées seront diffusées à l’international.

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C’est à ce moment qu'Hannah Arendt, Américaine d’origine juive allemande, journaliste pour le magazine The New Yorker, élaborera en observant Eichmann, la notion de « banalité du mal ».

L’homme dans la cage de verre, d'après elle, n’avait rien d’un monstre sanguinaire et cruel aux yeux injectés de sang.

Arendt le décrira plutôt comme un Allemand ordinaire, d’intelligence moyenne, à la scolarité médiocre qui grimpera de façon relativement facile, les échelons du 3ème Reich. L'intérêt de son analyse, est de démontrer qu'avec Eichmann, nous n'avons pas à faire à un fou psychopathe, mais à un bureaucrate normatif et conscient, ayant adhéré de son plein gré aux théories racistes du nazisme et cherchant sciemment à mener à bien le projet d'extermination du peuple juif.


Le procès s’appuiera sur un corpus considérable : environ 1 600 documents seront présentés et 108 témoins survivants viendront à la barre.

Ces hommes et ces femmes, revenus de la « planète Auschwitz », l’avant-bras tatoué, raconteront l’indicible, même si aucun vocabulaire, dira Primo Levi, ne peut décrire en mots, l'abomination de ces usines à fabriquer la mort.

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Le procès provoquera en Israël une onde de choc émotionnelle sans précédent. Le jeune État, tourné vers sa construction, avait jusqu’alors laissé peu de place aux témoignages des rescapés. Beaucoup s’étaient tus, par pudeur, par douleur, ou faute d’écoute.

L’oreille collée à la radio, le pays entier suivra les retransmissions du procès en direct, par la radio israélienne. Certains découvriront avec effroi la réalité de la Shoah, tandis que d’autres la revivront, après avoir tenté pendant des années, de la refouler en eux.

Mais le procès Eichmann, c'est certain, fera sauter les digues et libérera, dans le monde entier, la parole des survivants.