Il y a parfois des Paracha où le sujet évoqué provoque des débats houleux à la table de Chabbath ! C’est le cas de la paracha Ki Tetsé où on parle de la belle femme captive. De quoi s’agit-il ?

En cas de guerre, il peut se produire qu’un soldat qui est au front, remarque, parmi les captives, une belle étrangère qu’il se met à désirer. Cette femme peut lui paraître d’une telle beauté qu’il éprouve à son égard une passion insurmontable [1]. La Torah ne permet d’épouser cette femme qu’après s’être soumis à la procédure suivante : elle devait passer un mois de deuil pendant lequel elle devait être dépourvue de tous ses ornements, et, pendant toute cette période, il lui était interdit de la toucher. Suite à cette période d’attente, si l’homme persistait à vouloir l’épouser, et si elle désirait se convertir et embrasser la loi juive dans tous ses détails, alors il pouvait se marier avec elle. Dans ce cas, la Torah indique que tous les honneurs d'une épouse juive devaient être accordés à cette femme [2]. Si son désir de se marier n’était plus d'actualité ou que la femme ne désirait pas se convertir, alors il devait la laisser rentrer chez elle et l'indemniser pour cette période. Cette mise en scène, assez curieuse, nous interpelle ; quelle est sa signification ?

L’objectif même de ce processus est de donner à l’homme le temps de reprendre ses esprits face à une situation où il s'apprête à succomber à son mauvais penchant. En effet, cet homme a l’impression que la situation est pour lui “insurmontable”. La Torah lui trouve donc une solution qui va lui permettre de ne pas commettre une folie : elle lui dit “Prends un mois de réflexion”. Au bout d’un mois, que va-t-il se passer de façon logique ? A la fin de cette période de test, il est à même de réaliser que son envie de se marier était juste un désir momentané et non pas une volonté profonde.

La Torah veut nous signifier par là que, pour pouvoir se marier, il est impératif de voir notre futur(e) conjoint(e), non pas comme un moyen de satisfaire son désir immédiat, mais, au contraire, comme un partenaire pour construire ensemble son avenir. C’est pourquoi la Torah prévoit tout ce processus qui vise à décourager une union basée sur le superficiel. Car un mariage basé sur un critère aussi superficiel que la beauté ne pourra pas être durable. De se marier sur “un coup de tête” pour des raisons qui sont basées uniquement sur une attirance physique, sans volonté de connaître l'intériorité de la personne en face, c’est s’assurer un échec certain. [4] Un tel mariage serait, à long terme, destructeur pour elle [5], comme pour lui.

Puis, la Paracha poursuit avec une Mitsva assez curieuse. Lorsqu’on voit un oiseau mère planant au-dessus d'un nid contenant des poussins ou des œufs, et que nous souhaitons les manger, nous devons d'abord envoyer l'oiseau. La mère-oiseau ne doit pas faire partie de notre appât. Parmi les nombreuses explications de cette Mitsva, en voici une très propre à notre société de consommation : si on a faim, on a tout à fait le droit de prendre des œufs pour les consommer, mais on ne peut en aucun cas consommer l’oiseau et son œuf, car tuer une mère avec ses enfants, c'est éteindre deux générations d'un coup ; c'est consommer sans réfléchir aux conséquences. La Torah a ancré en nous une consommation responsable. Elle nous dit en quelque sorte : lorsque tu consommes pour tes besoins légitimes, tu dois garder des principes éthiques [6].

Enfin, le verset d’après nous demande : “Quand tu bâtiras une maison neuve, tu établiras une barrière tout autour du toit” [7]. De quelle barrière parle-t-on exactement ? Et pourquoi cette prescription fait suite aux deux thèmes précédents ? Il s’agit de barrières morales. Cette Mitsva nous adresse en quelque sorte un message personnel et nous dit : “Dans ta vie, tu dois être responsable d’établir tes propres barrières morales afin de ne pas tomber…” [8]

En fait, le message commun de ces trois thèmes est la nécessité de maîtriser nos pulsions. La Torah nous enjoint à réagir de manière réfléchie et raisonnée dans des situations qui sont chargées en émotion. Qu’il s’agisse d’un moment où surgit une passion amoureuse, d’un moment où on a terriblement faim, on va devoir se mettre des barrières à ses envies impulsives pour se poser la question essentielle : quelles sont les conséquences à long terme de la réaction que je m'apprête à avoir ?

Si, par exemple, au travail je reçois un mail, envoyé par une collègue qui, visiblement, veut me mettre des bâtons dans les roues, avec tout le reste de l’équipe en Cc’, cela serait très dangereux de répondre sur le coup en laissant tout le monde en copie ! Je risquerais de dire certaines choses que je vais regretter par la suite ! Mais il sera trop tard et je serais déjà entrée en guerre ouverte avec ma collègue, alors que la chose aurait pu être évitée grâce à une discussion seule à seule avec elle autour d’un café, si j'avais pris quelques secondes de réflexion avant d’appuyer sur le bouton “envoi”.

Si mon enfant renverse son verre de jus d’orange sur le nouveau canapé, si je réagis de façon impulsive, c’est là que je risque de dire des choses que je vais regretter par la suite, et c'est là que je peux vraiment blesser mon enfant. Et si je prends ces quelques secondes de réflexion, je vais être à même de réaliser qu’une tâche sur un canapé peut s’enlever, en revanche, une trace sur la Néchama (âme) de mon enfant peut laisser une marque indélébile...

Si mon mari a mal garé la voiture un matin et que je me rends compte qu'à cause de cela, je vais devoir aller la chercher à la fourrière, alors que je suis déjà très en retard pour un rendez-vous important, si je me laisse un temps de réflexion, je peux encore décider de ne pas suivre mon impulsion première (celle de lui hurler dessus !) qui risque de fragiliser mon couple. Je vais réaliser que si je privilégie une attitude compréhensive en lui disant : "Ce genre d'étourderie, ça arrive à tout le monde", c'est ce type de réaction qui va consolider notre mariage.

En fait, il n’y a aucune situation qui ne peut attendre quelques secondes de réflexion. Et ces quelques secondes, c’est à la fois rien, et en même temps, c’est tout. Ces quelques secondes représentent l’espace invisible où va s’exercer ma spécificité d’être humain : mon libre arbitre. Ce sont ces quelques secondes qui vont me différencier d’un comportement impulsif propre aux animaux pour ancrer en moi un comportement réfléchi digne d’un Juif. 

Une lecture plus profonde de “Quand tu sortiras en guerre” pourrait être celle-ci : “Quand tu sortiras en guerre... contre ton mauvais penchant”, se référant à tous les combats qu’on mène au quotidien. Lorsque tu te retrouves dans une situation où tu as l’impression que tu n’as “pas d’autres choix” que de réagir d'une certaine façon, que ton impulsion est insurmontable, mets-toi une barrière : prends une pause quelques secondes et réfléchis avant d’agir. Tu vas peut-être alors réaliser que ta réaction impulsive te mène sur des sentiers indésirables et tu vas devoir rentrer en guerre contre elle. Méfie-toi de tes pulsions premières et immédiates, elles risquent de te mener à ta perte, de te faire tomber et d'entraîner tout ton entourage dans ta chute. Ce temps de réflexion, c’est ta plus grande protection dans la vie ; c’est ta barrière.

Moché Rabbénou formule tous ces préceptes alors que le peuple juif s'apprête à quitter le cocon du désert pour vivre dans le pays d'Israël. Ils ne seront plus sous la tutelle de Moché, mais ils vont agir comme des personnes libres et autonomes devant faire des choix au cours de leur vie. C’est le combat de la vie auquel Moché Rabbénou les prépare.

Dans chaque situation, chacun doit se mettre ses propres limites et se soumettre à un principe : réfléchir quelques secondes pour ne pas réagir à chaud et dépasser ses pulsions premières pour avoir des réactions qui sont constructives pour soi et son entourage. C’est armés de ce conseil que, lorsque nous vivrons des combats de notre vie, nous remporterons de grandes victoires.

Quelques secondes, c’est à la fois rien, et en même temps, c’est tout. Prenons ce temps, et nous n’en ressortirons que gagnantes !

 

[1] Les lois de la “belle captive” ne sont pas en vigueur de nos jours, notamment car elles n’ont d’application que sous le règne d’un roi Juif

[2] Ramban (21,14)

[3] Rambam, Moré Névoukhim (III,41) rapporté par Ramban

[4] Oznaim Latorah, rapporté par The Midrash Says

[5] Or Ha’haïm Hakadoch

[6] Ramban (22,6)

[7] Dévarim (22,8)

[8] Likouté Si’hot vol. 2, p. 385.