Et si la Coupe du Monde n’était pas seulement une affaire de ballon rond ?
En ce mois de juin 2026, alors que la planète entière vibre au rythme du Mondial, un constat surprenant s’impose : même les tensions les plus graves semblent devoir composer avec le calendrier du football. Peut-on aller jusqu’à dire que le Mondial a contribué à accélérer certaines volontés d’apaisement entre Israël et l’Iran ? Il est difficile de l’affirmer avec certitude. Mais l’idée mérite qu’on s’y attarde.
Car derrière les stades pleins, les hymnes nationaux, les cris des supporters et les drapeaux brandis, se cache une leçon profondément juive : toutes les confrontations ne se valent pas. Il y a celles qui construisent le monde et celles qui le détruisent.
Quand le football impose son propre langage
Depuis le premier Mondial en 1930, le football s’est imposé comme bien plus qu’un simple sport. Tantôt vitrine, parfois soupape, il a même su faire office de terrain diplomatique parallèle.
En juin 2026, alors que les projecteurs sont braqués sur l’Amérique du Nord, une chose est sûre : personne n’a envie de voir cohabiter, sur les écrans du monde entier, les images d’un stade en fête et celles d’un conflit interminable. D’un côté, des foules qui explosent de joie après un but et de l’autre, la guerre, la mort et l’instabilité.
Le Mondial impose sa propre grammaire, celle d’une compétition encadrée, d’une rivalité qui s’exprime dans des limites conventionnelles. Pendant quelques semaines, les peuples s’affronteront, certes, mais sur une pelouse, avec un arbitre, des règles, un temps limité et, souvent, une poignée de main à la fin.
Kora’h, ou la Ma’hlokèt qui dévore tout
La Parachat Kora’h, que nous venons de lire, nous plonge elle aussi, au cœur d’un affrontement. Kora’h et ses partisans se dressent contre Moché et Aharon. Contestant leur autorité, ils dénoncent le "népotisme" des nominations et osent remettre en cause la légitimité même de la direction du peuple.
De prime abord, on pourrait penser que ces revendications renferment une once de légitimité démocratique. Pourquoi Moché, pourquoi son frère Aharon ?
Mais la Torah ne s’y trompe pas ! Derrière un discours qui paraît noble se cachent l’ego, la jalousie et l’ambition personnelle. Et lorsqu’une Ma’hlokèt ne sert pas la vérité, elle finit par tout dévaster sur son passage.
De cet épisode, nos Sages en déduisent une mise en garde qui apparaît dans la Michna : ne pas imiter "Kora’h et son assemblée". En d’autres termes, ne pas s’attacher à la Ma’hlokèt.
Et pourtant, qui peut imaginer un judaïsme sans débat ?!
Le judaïsme n’a jamais eu peur du débat
Il suffit d’ouvrir une page de Guémara pour comprendre que le débat n’est pas un accident dans notre tradition. Il en est le souffle de vie. Hillel et Chamaï s’opposent sur tous les sujets de la loi. Abayé et Rava discutent, nuancent, déconstruisent et reconstruisent leurs raisonnements respectifs. Force est de constater que les Ma’hloktot traversent le Talmud, la Halakha, les décisionnaires et les générations.
Avez-vous déjà pénétré dans un Beth Midrach ? Si vous vous attendiez au silence feutré d’une bibliothèque, vous risquez d’être déçus. Les échanges animés, les débats passionnés et les cris décomplexés y sont au service d’une exigeante recherche de vérité. Une pensée qui n’est jamais remise en question finit par s’appauvrir. Une idée qui ne rencontre aucune résistance reste superficielle.
Ce que la Torah rejette donc, ce n’est pas la Ma’hlokèt en elle-même. C’est la Ma’hlokèt qui s’installe et qui ne vise plus la vérité mais la victoire. Il y a les ‘Hilouké Dé’ot, les divergences d’opinions. Elles peuvent être fécondes. Et puis il y a les ‘Hilouké Lévavot, les divisions du cœur. Celles-là sont autrement plus dangereuses.
Ma’hlokèt Léchem Chamaïm : discuter sans se détruire
Le Maharal de Prague explique qu’une Ma’hlokèt Léchem Chamaïm, menée pour le Ciel, n’est pas une querelle d’ego déguisée en idéal. Celui qui débat Léchem Chamaïm sait qu’il peut se tromper. Il défend donc son point de vue. C’est toute la différence entre les deux types de Ma’hloktot : l’un élève les hommes tandis que l’autre les mène à leur perte.
Le Mondial, ou la rivalité mise en scène
C’est ici que le football devient intéressant. Bien sûr, il n’est pas question d’idéaliser le sport et ses excès : l’idolâtrie des joueurs, l’argent démesuré, les passions incontrôlables. Mais reconnaissons qu’il a malgré tout l’avantage d’offrir un cadre réglementé où laisser s’exprimer l’adversité.
Deux équipes s’opposent. Les supporters vibrent, s’énervent, exultent. Des nations entières projettent sur onze joueurs une part de leur fierté collective. Mais tout cela reste contenu dans les limites d’un terrain, avec des règles, un arbitre, un début et une fin. L’instinct de compétition, si puissant chez l’humain, trouve là un exutoire. Ce même instinct qui, livré à lui-même, peut devenir brutal, orgueilleux ou destructeur, se transforme en match, en suspense et en émotion.
Faut-il se moquer de ces foules suspendues au destin d’un ballon ? Peut-être. Mais il faut aussi reconnaître une chose : mieux vaut que la rivalité se solde par un score plutôt que par une tragédie.
L’histoire a déjà prouvé que le sport était à même d’ouvrir des portes que la diplomatie peinait à entrouvrir. Dans les années 1970, la célèbre "diplomatie du ping-pong" entre les États-Unis et la Chine avait même initié un rapprochement inattendu entre les deux puissances.
Créer des lieux où l’on peut s’opposer sans se haïr
La leçon que l’on peut en tirer ? Une société saine est celle qui sait contenir ses conflits.
Dans un Beth Midrach, on peut débattre avec passion, dans une académie, confronter des idées. Dans un espace public digne de ce nom, défendre des visions différentes. Sur un terrain de sport, on a même transformé la rivalité en spectacle.
Mais lorsque la Ma’hlokèt sort de son cadre, lorsqu’elle déborde dans les relations humaines, lorsqu’elle s’infiltre dans les familles et la communauté, elle devient un poison.
Nous n’avons pas besoin d’un monde où tout le monde pense pareil. Ce serait un monde pauvre, uniforme et, au fond, assez inquiétant. Nous avons besoin d’un monde où l’on sait discuter sans se mépriser, s’opposer sans se haïr, défendre une vérité sans oublier que l’autre aussi est créé à l’image d’Hachem.
C’est la grande leçon de Kora’h. Et peut-être aussi, à sa manière inattendue, celle du Mondial.
Que nos débats soient francs, profonds, passionnés même, mais qu’ils restent Léchem Chamaïm.




