Quand le Sfat Emeth était enfant, il était gardé par son grand-père, l’illustre ‘Hidouché Harim. Une fois, le Sfat Emeth resta réveillé une grande partie de la nuit pour étudier la Thora, et ne s’endormit qu’au petit matin. En se réveillant, peu de temps après, il réalisa qu’il avait quelques minutes de retard pour le chiour que le ‘Hidouché Harim donnait. Ce dernier, en voyant son petit-fils arriver en retard, le réprimanda sévèrement, ignorant qu’il était resté réveillé toute la nuit et supposant que ce retard était le fruit de la paresse. Au lieu de se défendre, le Sfat Emeth écouta silencieusement le reproche et l’accepta. Son ami lui demanda ensuite pourquoi il n’avait pas répondu à la critique du ‘Hidouché Harim, s’épargnant ainsi le dur reproche. Le Sfat Emeth répondit : « Devrais-je perdre une occasion d’être réprimandé par mon grand-père ?! » Il appuyait son raisonnement sur les faits racontés dans la Parachat Mattot.

Les Bné Gad et Réouven abordèrent Moché Rabbénou et lui demandèrent la permission de rester sur la rive-est du Jourdain (Ever HaYarden), un vaste territoire pour élever leurs animaux. Moché répondit par une sévère réprimande – sa critique était principalement basée sur le fait qu’en n’entrant pas en Erets Israël, ils délaisseraient leurs frères lors de leur conquête de la Terre. Moché leur rappela longuement l’épisode des explorateurs et ses terribles conséquences. En réponse à la critique de Moché, les Bné Gad et Réouven dirent qu’ils se joindraient au reste du peuple pour conquérir la terre. Le Sfat Emeth fit remarquer qu’en réalité, au départ déjà, ils avaient l’intention de participer à la conquête, mais Moché Rabbénou n’avait pas compris cela de leur demande. Il les réprimanda, par conséquent, pour n’avoir pas voulu se joindre à leurs frères pour conquérir la terre. S’il en est ainsi, pourquoi ne l’ont-ils pas interrompu dès le début de son accusation au lieu de devoir subir une réprimande si forte ? Le Sfat Emeth explique qu’ils voulaient écouter le reproche d’un grand homme, et étaient heureux d’entendre ses remontrances, bien qu’ils aient facilement pu les repousser plus tôt. Le Sfat Emeth aussi, aurait pu stopper le blâme de son grand-père en justifiant son retard, mais il préféra écouter la réprimande du tsadik.

Pourquoi l’admonestation d’un grand homme revêt-elle tant d’importance, au point que les Bné Gad et Réouven aient accepté de subir une remarque aussi cinglante ? La Guemara dans Taanit affirme que les malédictions faites par le prophète A’hiya HaChiloni au peuple juif sont plus fortes que les bénédictions énoncées par Bilam. La Guemara étaye cette idée sur un passouk de Michlé : « Les blessures faites par un ami sont justes et bénéfiques, et les baisers d’un ennemi sont comme un fardeau ». Les commentateurs expliquent que les « blessures » causées par un ami font ici référence à la remontrance. Le reproche de quelqu’un qui se soucie sincèrement de son ami est totalement bénéfique, car il a pour but, l’amélioration de celui-ci. Il s’agit donc d’un acte bienveillant, aidant la personne à s’élever spirituellement. Lorsque les Bné Gad et Réouven entendirent Moché Rabbénou les réprimander, ils savaient qu’il agissait avec les motivations les plus pures et ne recherchait que leur intérêt. Ainsi, bien qu’aptes à se défendre, ils préféraient écouter ses paroles et tenter de s’élever à travers elles.

Jusqu’à présent, nous avons vu à quel point la critique d’un tsadik est profitable. Mais il semble que même la tokha’ha d’une personne moins vertueuse soit considérablement bénéfique. De plus, même une critique faite de façon erronée peut grandement aider une personne. Le Séfer Ha’Hinoukh écrit que l’interdiction de se venger est basée sur l’idée que tout ce qui nous arrive est envoyé par Hachem. Même si quelqu’un agit envers son prochain de manière négative, il est inutile de garder rancune ou de se venger, car ce tort n’aurait pu être engendré si Hachem ne l‘avait pas désiré. Ainsi, lorsqu’une personne est réprimandée d’une façon qui lui paraît offensante, il lui est très fortement conseillé d’ignorer les sentiments de la personne qui émet la critique, et de se concentrer sur les paroles prononcées, et d’accepter la remarque. Il y a souvent une part de vérité dans la réprimande, ce qui prouve que cette dernière est envoyée par Hachem comme un moyen de nous faire comprendre qu’il nous faut améliorer notre comportement.

Chelomo HaMelekh exprime une idée semblable dans Michlé : « Écoute le conseil et accepte la réprimande, afin que tu deviennes sage à la fin de tes jours ». Notons que concernant le conseil, on nous demande d’« écouter », tandis que la réprimande, nous sommes tenus de l’« accepter ». Le fait d’écouter implique une observation et une réflexion — quand quelqu’un reçoit un conseil, il doit le peser avant de le mettre en application. Néanmoins, lorsque l’on reçoit un reproche, il faut l’accepter sans analyser le bien-fondé de la remarque – on doit plutôt considérer cela comme un message de Hachem pour s’améliorer et agir convenablement. Rav Moché Feinstein zt’’l parvenait à réagir très positivement devant une critique incorrecte. Une fois, il répondit au téléphone pour n’entendre qu’un déluge de critiques d’une personne outrée par l’une de ses décisions halakhiques. Il écouta patiemment la tirade jusqu’à la fin, sans même tenter de se défendre. Un disciple choqué lui demanda pourquoi il n’avait rien répondu à une réprobation aussi incorrecte. Il répondit qu’ayant très rarement entendu de reproches, il était reconnaissant de l’opportunité qu’il avait eu d’entendre de si dures paroles – et bien qu’à ce sujet, la réprimande était injustifiée, il devait bien y avoir un autre domaine dans lequel il pouvait s’améliorer, et il convenait donc d’utiliser ce moment de remise en cause pour se parfaire dans ce domaine !

Une autre fois, on reprocha à rav Moché d’avoir transgressé un interdit inexistant. Il répondit à la critique dans une techouva publiée dans le livre Igrot Moché. Il introduit sa réponse ainsi : « Je suis heureux que maalat kevodo (son honneur) ait été si zélé dans l’accomplissement de la mitsva de réprimander son prochain, selon sa compréhension de la situation, et je ne me sens nullement offensé, D. préserve. Bli néder, je ne me déplacerai pas en voiture au moment de l’allumage des bougies, bien qu’il n’y ait aucun interdit à le faire, et qu’il n’y ait même pas de problème de mar’it ayin. » Après avoir complètement réfuté les arguments de la personne qui avait adressé la remontrance, il conclut : « De la part de votre ami qui vous bénit grâce au mérite de la mitsva de faire une réprimande, accomplie pour l’honneur de Hachem Itbarakh et pour l’honneur de Chabbat kodech. »

Nous comprenons bien que les gens, en général, ne sont pas au niveau de rav Moché Feinstein et n’aiment pas être critiqués – il n’est pas agréable d’entendre que l’on a un défaut ou que l’on a agi de façon incorrecte. Cependant, si une personne peut écarter les sentiments de douleur qu’elle ressent et tenter d’apprendre de la réprimande, elle pourra transformer cette critique en un outil extraordinaire d’élévation et l’utiliser pour être un meilleur éved Hachem.