Pourquoi le Cantique de la mer Rouge occupe-t-il une place si unique dans le judaïsme ? Entre délivrance, élévation et révélation, ce chant dépasse le simple souvenir de la sortie d’Égypte. À travers les enseignements des Sages, découvrez la profondeur, la portée et l’actualité étonnante de la Chirat Hayam !
Notre Chabbath porte le nom de Chabbath Chira parce que la section hebdomadaire qui lui correspond — la Parachat Béchala’h — contient la Chirat Hayam ou Cantique de la mer (des Joncs). Ce cantique est si important qu’on le lit quotidiennement à l’office du matin. Et pour cause !
Il célèbre une étape fondatrice de l’histoire juive, la toute première délivrance, survenue au terme de 210 ans d’exil, dont les 86 derniers ont été marqués par une servitude particulièrement âpre. Après maintes souffrances et angoisses, le peuple juif comprend enfin qu’il est débarrassé à tout jamais de ses oppresseurs. Les dix plaies l’ont certes impressionné, réconforté, mais pas totalement rassuré. Ce n’est que lorsqu’il découvre les cadavres des Égyptiens rejetés par le rivage qu’il s’abandonne enfin au bonheur indicible de la libération, et accueille résolument cette lumière intense qui succède à l’obscurité. Sa joie est grande et elle le porte à chanter une louange à D.ieu.
C’est la Chirat Hayam.
La place unique du Chabbath Chira
Avant d’entrer dans le détail, rappelons tout d’abord que le chant occupe une place à part entière dans le judaïsme. "Seul chante un fidèle qui éprouve de la joie", dit Rachi. Or une joie réelle et authentique est étroitement liée à la prophétie, observe Maïmonide. Ou, pour reprendre l’adage de Rabbi Chnéor Zalman, "le cantique est la plume de l’âme." Contrairement à la parole qui subit les filtres de l’intellect et de l’émotion, le chant émane tout droit de l’âme, il est son expression directe, et annonce généralement un état de pureté spirituelle et d’inspiration sublime. Le chant est un instrument efficace du culte, et c’est pourquoi on le trouve au cœur de nombreux rituels du judaïsme, en particulier la lecture hebdomadaire de la Torah, toujours accompagnée de cantillation (Té’amim).
Dès lors, on ne s’étonnera pas que les Sages aient manifesté un si grand intérêt pour la Chirat Hayam. Ils lui ont consacré de nombreux commentaires, qui tous soulignent le miracle, mais aussi la foi et le sentiment de gratitude qui ont animé Israël à cet instant.
Prenons pour exemple ce Midrach éloquent (Chémot Rabba) qui commente ainsi l’emploi inusité du mot "alors" ("Alors Moïse et les enfants d’Israël entamèrent un chant...") au tout début du passage : "Depuis la création du monde, l’on ne trouve personne qui ait adressé un cantique à D.ieu, sauf Israël au bord de la mer. Le Saint, béni soit-Il, a créé Adam, mais ce dernier n’a pas récité un cantique (…) Avraham non plus n’a pas dit de cantique (…) Mais quand Israël a vu de ses propres yeux la mer s’ouvrir, il a dit un cantique : alors ils entamèrent un chant."
Ailleurs, le Midrach (Mékhilta) observe que cette attitude était extrêmement louable car elle témoignait d’une foi pure et entière qui, seule, pouvait donner lieu à un cantique. Foi pure et entière, car les Hébreux n’ont pas hésité à suivre D.ieu dans un désert aride et dangereux, et "par le mérite de cette foi si profonde, ils ont eu le privilège de réciter le Cantique, et l’esprit saint a reposé sur eux."
Impressionnés par la conduite d’Israël, les anges officiants, chantres par excellence (ils consacrent toute leur existence à chanter !) "ont souhaité alors adresser eux-mêmes le cantique au Saint, béni soit-Il. Mais Il leur a dit : Mes enfants d’abord !" (Pirké Dérabbi Eli’ézer). C’est que D.ieu préfère le cantique des hommes, qui naît de l’épreuve, de la difficulté et de l’effort, au cantique habituel et spontané des anges. Comme l’homme dispose du libre-arbitre, ses choix, librement consentis, n’en sont que plus méritoires.
Foi, prophétie et révélation
À cet instant, les barrières qui séparent le monde matériel des sphères spirituelles se sont estompées. Et les Juifs, plus grands que les prophètes, plus précieux que les anges, ont été visités par un don prophétique extraordinaire, si bien que "la servante a vu sur la mer ce que le prophète Yé’hezkel lui-même et d’autres [grands hommes] n’ont pas vu." À cette occasion, l’individu le plus simple de notre peuple a atteint un degré de prophétie supérieur à celui du grand prophète Yé’hezkel qui, pourtant, a "vu" le Char céleste. Le Cantique l’atteste : "Voici mon D.ieu, je veux Le glorifier" — ils Le désignaient en quelque sorte du doigt car ils avaient la conscience très nette de Sa présence.
De fait, note le Talmud (au traité Sota), ce sont les fœtus qui, depuis le ventre de leur mère, ont prononcé cette réplique ! Car la révélation du divin avait profondément imprégné tout Israël. En effet, le Cantique ne fut pas seulement un événement historique, mais aussi un phénomène qui a touché l’âme collective du peuple d’Israël ; et aussi une expérience que l’on renouvelle chaque matin quand on récite ce même passage dans la prière.
D’autre part, le cantique n’a pas été limité aux seuls êtres humains. La nature tout entière s’est jointe à l’événement : "Lorsque les bêtes sauvages et les oiseaux ont vu se fendre la mer (…) tous ont ouvert la bouche et récité le Cantique avec Israël" (Pirké Dérabbi Eli’ézer). De là vient la coutume, pour certaines communautés, de nourrir les oiseaux à l’occasion du Chabbath Chira (voir encadré) : c’est une réminiscence de la participation du règne animal au bonheur d’Israël.
Mais le Yalkout Chim’oni va encore plus loin. Même les êtres inanimés ont pris part à l’événement : "Lorsque les pierres et les rochers de la mer ont vu Israël prononcer le cantique, eux aussi s’y sont joints." Israël étant le but ultime de la Création, il était normal que la Création tout entière s’associe à cet hommage rendu au Créateur.
Il n’est pas excessif d’affirmer que cet événement a eu des répercussions sur l’humanité toute entière puisque, comme le signale le Cantique lui-même, "les peuples l’ont entendu". Le traité Zéva’him nous brosse ce tableau saisissant : lorsque la récitation du Cantique a pris place sur la mer, tous les rois d’orient et d’occident ont frémi (…) Ils sont allés consulter Bil’am l’impie : "Quel est donc ce vacarme ? Serait-ce un déluge qui s’abat sur le monde ?
— Non, répondit Bil’am, ce n’est pas un déluge. C’est le Saint, béni soit-Il, qui donne de la force à Son peuple (par le biais du Cantique)."
Une élévation collective sans précédent
Il faut ajouter que le Cantique de la mer des Joncs a été un prélude au don de la Torah. Il apparaît, dans les sources, comme étant une "préparation"à l’avènement de la Torah. Il a contribué à guérir Israël de la grande frayeur que lui avait causée le spectacle de l’armée égyptienne lancée à ses trousses. Le Cantique a donc été un remède : "Dès qu’Israël a dit 'Je veux chanter à D.ieu', la crainte s’est délogée des cœurs et l’amour s’y est engouffré" (Midrach Téhilim). Par sa vertu, le Cantique a transformé une foule d’esclaves apeurés, en une nation libre, désormais capable de goûter à la quiétude que procure le sentiment réconfortant de se savoir proche de D.ieu. Le cantique a concrètement préparé le peuple à recevoir la Torah. "À quoi ressemble la chose ? À un roi qui considérait son fils et se disait : ‘S’il ne sait pas chanter, comment pourra-t-il étudier la Torah ?’”
Car le chant est la meilleure garantie d’un esprit ouvert et d’un cœur réceptif. Donc après s’être attachés au Créateur grâce au Cantique, les Juifs ont pu dire : "Nous ferons [d’abord] et nous comprendrons [ensuite]" (Midrach Chir Hachirim).
À la question de savoir de quelle façon les Juifs ont chanté le Cantique, l’on trouve trois réponses :
- Selon Rabbi ‘Akiva, Moché seul récitait le Cantique, mais à la récitation de chaque vers, les Juifs répondaient invariablement par le même refrain : "Achira Lachem Ki Gao Gaa" (le tout premier hémistiche du cantique).
- Selon Rabbi Eli’ézer, Moché prononçait chaque hémistiche (demi-vers) et le peuple le répétait après lui.
- Selon Rabbi Ne’hémia, après que Moché eut donné le ton (prononcé les premiers mots), tout le monde, animé par l’esprit Saint, a lu le Cantique en même temps que Lui.
Les exégètes (Maharal de Prague, Sfat Emet et autres) expliquent que chaque opinion correspond à une approche différente :
- Rabbi ‘Akiva privilégie la soumission et l’obéissance au chef. En l’occurrence le peuple, qui n’a pas assez de mots pour dire ce miracle extraordinaire, s’en remet à Moché qui, en sa qualité de chef et "tête des enfants d’Israël", est le canal spirituel. Il arrive en effet que des périodes de grande intensité spirituelle subjuguent le fidèle qui, annihilé et dépourvu de toute conscience, se contente d’acquiescer, tel un "écho", aux paroles du Juste.
- Rabbi Eli’ézer, pour sa part, met l’accent sur les notions de collaboration et croissance conjointe. Quand le peuple répète l’un après l’autre les vers que prononce Moché, il assimile et intériorise une à une les répliques. Il adhère ainsi à son maître et s’élève progressivement à la suite de Moché qui, lui aussi, le "hisse" petit à petit à son niveau.
- Quant à Rabbi Ne’hémia, il y voit une prophétie collective indifférenciée. Tous ont chanté spontanément et simultanément les mêmes couplets, sans se concerter. Et ce, pour une raison très simple : les Juifs, au bord de la mer, se sont unis et fondus parfaitement pour ne former qu’un “seul cœur”. Aussi, l’esprit saint n’a-t-il pas reposé sur chaque individu séparément mais sur la collectivité prise comme un tout. Les paroles du Cantique émanaient d’une seule et même source, l’âme divine, qui avait perçu directement le divin. Car lorsque règne l’unité absolue en Israël, la Majesté divine s’exprime à travers le peuple sans médiation, puisqu’elle résonne de manière égale et simultanée dans chaque esprit.
Voici quelques coutumes que certaines communautés ont adoptées relativement au Chabbath Chira :
- Nourrir les oiseaux
L’usage est de répandre des grains de blé, miettes de pain ou autre nourriture, pour les oiseaux. Il y a (au moins) deux raisons à cet usage :
(1) Les oiseaux sont le symbole du cantique perpétuel adressé à D.ieu (comme il ressort du Pérek Chira). Aussi convient-il, le Chabbath Chira, d’user de bienveillance à l’égard de ces créatures qui louent spontanément leur Créateur.
(2) Moché avait déclaré que la manne ne tomberait pas le Chabbath. Datan et Aviram ont tenté de le dénigrer et, pour démentir ses paroles, sont allés discrètement la nuit déposer au-dehors de la manne pour faire croire qu’elle était tombée le Chabbath. Mais des oiseaux sont venus, qui ont mangé la manne et gardé ainsi saufs l’honneur et la réputation de Moché. Pour les récompenser, on les nourrit le Chabbath dont la section hebdomadaire contient le chapitre de la Manne (et aussi celui de la Chira).
N.B. : Quelques décisionnaires (notamment le Maguen Avraham) soulignent qu’il n’est pas permis de nourrir le Chabbath un animal qui ne dépend pas de nous. Dans ce cas, l’on déposera la nourriture avant l’entrée du Chabbath.
- La lecture du Cantique, une mélodie spéciale
À l’office du matin, on lit très solennellement le Cantique de la Mer, sur un air différent du mode habituel. Chaque congrégation (ashkénaze, séfarade, yéménite etc.) possède sa propre mélodie traditionnelle, relative à la lecture du Cantique, et différente de la cantillation usuelle employée pour la Torah. Certaines communautés ont pris l’habitude de se lever pendant cette lecture, mais tel n’est pas l’usage des Séfarades. Les couplets mêmes de la Chira sont disposés de façon particulière sur le parchemin. Les vers se succèdent tel un assemblage de briques, où des lignes à trois vers alternent avec des lignes à deux vers.
- Repas du Chabbath
Les communautés ashkénazes ont coutume de manger le traditionnel kasha (bouillie d’épeautre) ou autres grains, en souvenir de la manne dont la texture ressemblait à celle des graines de coriandre. Certains agrémentent le repas de mets particuliers et le ponctuent de chants qui célèbrent la sortie d’Égypte et la traversée de la mer des Joncs.
- Récitation du Pérek Chira
Beaucoup ont l’usage de lire le fameux Pérek Chira, ce recueil poétique (que certains attribuent au roi David) qui prête des louanges aux divers éléments de la faune et la flore, lesquels s’adressent successivement au Créateur. Il est donc approprié, ce Chabbath, de lire cette somme de louanges que la Création entière dédie au Saint, béni soit-Il.





