Nous atteignons, avec les deux Parachiot de cette semaine, le terme du troisième livre de la Torah, le Lévitique – Vayikra. Parmi les versets bien connus de nos textes, figure une loi fondamentale de notre tradition : la Chémita, le repos de la terre, la rémission des dettes et la libération des esclaves, tous les 7 ans. Tout se passe comme si nous invitions les hommes à remettre à zéro les compteurs de la vie économique et sociale et des inégalités qu’elle peut engendrer.
Il est intéressant de remarquer, comme nous y invite le Rav Jonathan Sacks, comment la Torah procède pour faire évoluer les cœurs et les esprits. La Torah ne propose pas de révolution fulgurante. Elle n’impose pas un monde idéal d’un trait de plume, elle le construit lentement, patiemment, à travers les siècles. Elle n’a pas aboli l’esclavage d’un décret, mais elle a rendu impossible sa pérennité, en lui fixant des limites. Chaque septième jour, elle accorde un souffle de liberté. Chaque septième année, elle offre un répit. Et, lors du Jubilé, elle restaure les terres et les âmes. Le message est clair : rien n’est irréversible, ni la pauvreté, ni la servitude. Ce que l’homme endure aujourd’hui n’est pas son destin éternel. Il peut en sortir, et c’est là, précisément, que naît l’espérance.
Là où l’esprit rationnel et philosophique privilégierait des systèmes et des concepts universels, la Torah propose un accompagnement progressif adapté à la nature humaine. En effet, notre tradition n’ignore pas que l’homme change par étapes, non par éclats. Là où les utopies modernes ont promis « le grand soir » et, souvent, la libération dans la violence, la Torah enseigne la transformation dans la continuité : l’évolution plutôt que la révolution (Rav J. Sacks). L’histoire du peuple juif n’est pas celle d’une libération instantanée, mais d’une éducation à la liberté. Il faut du temps pour que les hommes renoncent aux chaînes qu’ils ont fini par croire naturelles. Il faut du temps pour que les tyrans tombent, non pas sous la pression des foules, mais par la prise de conscience des consciences.
Dans un monde qui croit au progrès accéléré, à la technologie salvatrice et aux révolutions immédiates, la Torah impose un autre rythme. Celui du Chabbath. Celui de la Chémita. Celui du Jubilé. Un rythme qui permet aux individus et aux sociétés de guérir, de se relever, de recommencer.
Ce que la Paracha Béhar enseigne, c’est que l’esclavage n’est pas une fatalité. Ce qui est vécu aujourd’hui peut être défait demain. Il suffit de croire que le temps est un allié, non un ennemi. Il suffit de refuser de faire du présent une prison, et d’oser penser le changement. Voilà pourquoi, dans la tradition juive, même un esclave doit être traité avec dignité. Car il est en devenir. Il est libre en puissance. Il est fils d’un D.ieu qui libère.
Cette conception du temps comme lieu de transformation lente et consentie est une réponse radicale aux philosophies de l’histoire qui enferment l’homme dans des cycles ou des nécessités. Pour Platon, il faut sortir du temps. Pour Marx, il faut plier le temps à une logique inexorable. Pour la Torah, le temps est la matière même de la liberté humaine.
À chaque génération, l’homme est invité à ne pas désespérer. Même si les chaînes sont lourdes. Même si le monde semble figé. Il peut, il doit croire que ce qui est ne sera pas toujours. C’est ce regard qui a permis à un peuple réduit en esclavage de devenir une lumière parmi les nations. C’est ce regard qui a permis aux Juifs de ne jamais perdre la foi dans un avenir meilleur, même dans les ténèbres des pogroms, des ghettos et des camps.
Espérer, ce n’est pas fuir la réalité. C’est l’habiter autrement. C’est croire qu’en chaque instant, sommeille une promesse. Celle d’un monde plus juste, plus libre, plus humain. C’est croire, malgré tout. Malgré les retards de l’histoire. Malgré les désillusions. Malgré les douleurs. Parce que D.ieu n’a jamais cessé de croire en l’homme.
Le Jubilé ne transforme pas seulement les structures sociales. Il transforme les cœurs. Il enseigne aux propriétaires qu’ils ne possèdent rien pour toujours. Il enseigne aux humiliés qu’ils ne sont pas déchus pour l’éternité. Il redonne à chacun sa place, sa terre, sa dignité. Il proclame que la liberté n’est pas un luxe pour les puissants, mais un droit pour tous.
Dans une époque tentée par la résignation, la Paracha Béhar nous appelle à l’espérance. Celle qui sait, à l’image du prophète Isaïe, que, quelle que soit l’adversité du monde extérieur, la bonté de D.ieu ne s’éloignera jamais de nous : « Que les montagnes chancellent, que les collines s'ébranlent, Ma tendresse pour toi ne chancellera pas, ni Mon alliance de paix ne sera ébranlée, dit Celui qui t'aime, l'Éternel ! » (Isaïe 54-10)




