La Paracha de Kora’h est l’une des plus douloureuses de la Torah. Non pas seulement parce qu’elle se termine par une tragédie spectaculaire, la terre qui s’ouvre et avale les fauteurs, mais parce qu’elle nous révèle une des forces les plus destructrices qui puissent s’introduire dans une famille, une communauté, une Yéchiva, un couple ou un peuple : la Ma’hloket, la dispute.
Et la difficulté de la Ma’hloket, c’est qu’elle ne se présente presque jamais comme une querelle mesquine. Elle se déguise souvent en combat pour la vérité, en exigence de justice, en défense de la Torah, en revendication de sainteté. Kora’h ne vient pas dire à Moché : “Je veux les honneurs.” Il vient avec une phrase qui, extérieurement, semble belle : “Toute l’assemblée est sainte, et Hachem est au milieu d’eux ; pourquoi vous élevez-vous au-dessus de l’assemblée d’Hachem ?”
À première vue, que demande Kora’h ? L’égalité spirituelle, la reconnaissance de l'égale dignité de tous aux yeux de l'Éternel, certains peuvent y voir une forme de démocratisation de la Kédoucha, d'autres un populisme dangereux. Et c’est précisément là que se cache le danger. Car la Torah nous apprend que l’on peut employer les mots les plus saints pour nourrir les sentiments les moins nobles. On peut parler de Kédoucha, de vérité, de justice, et être en réalité mû par la jalousie, la frustration, la comparaison, l’honneur blessé.
Nos Sages rapportent que Kora’h interrogea Moché avec des questions apparemment halakhiques : un Talith entièrement bleu a-t-il encore besoin d’un fil de Tékhelet ? Une maison remplie de Sifré Torah a-t-elle encore besoin d’une Mézouza ? Derrière ces questions, il y avait une accusation : si tout le peuple est saint, pourquoi aurait-il besoin d'un leader qui les dirige ? Si toute la maison est pleine de Torah, pourquoi ajouter une Mézouza ? Si tout le Talith est bleu, pourquoi ajouter un fil bleu ?
À travers ces revendications, Kora'h semble méconnaître une dimension fondamentale de la « Kédoucha », la « sainteté » dans notre tradition. Cette dernière ne se décrète pas dans des formules générales, des slogans, mais elle se conquiert patiemment, en s’organisant, se canalisant, se soumettant à la parole d’Hachem. Le fil bleu n’est pas là parce que le Talith manquerait de couleur ; il est là parce que la Torah l’a ordonné. La Mézouza n’est pas là parce que la maison manquerait de livres ; elle est là parce que la Parole divine demande qu’il y ait une frontière, un signe, une orientation.
Kora’h commet donc une double erreur. Il pense que le leadership est un privilège, alors que dans la Torah il est avant-tout un service, une « ‘Avoda ». Et il pense que refuser sa place, c’est grandir, alors qu’en réalité, c’est se perdre. Comme le rappellent les textes, l’enjeu central de cette Paracha est de savoir connaître sa place, “Mékir èth mékomo”, et comprendre que chaque âme possède une mission singulière que personne d’autre ne peut accomplir à sa place.
Moché, lui, ne répond pas à la provocation par la provocation. Il tombe sur sa face. Il se tait d’abord. Il laisse passer l’orage intérieur. Voilà déjà une leçon immense. Dans une dispute, le premier réflexe de l’homme est souvent de répondre, de se justifier, de rétablir son honneur, de montrer que l’autre se trompe. Moché nous enseigne que la première réponse à la Ma’hloket est parfois le silence, non pas le silence de faiblesse, mais le silence de celui qui refuse d’ajouter de l’huile au feu.
Mais la grandeur de Moché va encore plus loin. La Torah dit : “Moché envoya appeler Datan et Aviram, fils d’Éliav.” Et Rachi explique : de là, on apprend qu’il ne faut pas maintenir une querelle, car Moché prit les devants, il cherchait à apaiser les factieux par des paroles de paix.
Cette phrase est bouleversante. Qui sont Datan et Aviram ? Ce ne sont pas simplement deux opposants ponctuels. Depuis l’Égypte, ils contestent, accusent, affaiblissent. Ils sont de ceux qui avaient dit à Moché : “Qui t’a établi chef et juge sur nous ?” Ils accompagnent presque toute son histoire comme des voix de refus. Et pourtant, au moment où la révolte atteint son paroxysme, Moché ne dit pas : “J’ai assez donné. Qu’ils viennent s’ils veulent parler.” Il les appelle. Il envoie vers eux. Il fait encore un pas.
C’est cela, la grandeur du Chalom. Le Chalom ne consiste pas à faire un geste vers celui qui est facile à aimer. Le Chalom commence précisément là où l’orgueil dit : “Ce n’est pas à moi d’aller vers lui.” Moché, le plus grand prophète de l’histoire, l’homme à qui Hachem parle face-à-face, accepte d’envoyer chercher Datan et Aviram. Non parce qu’il a besoin d’eux. Non parce qu’il doute de sa mission. Mais parce que tant qu’il reste une possibilité, même minime, d’éteindre la querelle, il faut essayer.
Et c’est précisément ce que la Ma’hloket détruit en premier : elle détruit la volonté d’essayer encore. Elle dit à l’homme : “C’est trop tard. Il n’y a plus rien à faire. L’autre ne changera pas. Il ne mérite pas qu’on lui parle.” La Torah nous montre Moché qui refuse cette logique. Il n’entretient pas la querelle, il tente de la désamorcer.
À ce sujet, on rapporte une histoire saisissante qui eut lieu à Radin, dans la Yéchiva associée au monde du ‘Hafets ‘Haïm. Une dispute grave avait éclaté autour d’une question de direction de la Yéchiva de Rabbi Yerou’ham. La Yéchiva s’était divisée. Une moitié se tenait d’un côté, l’autre moitié de l’autre. Et comme souvent dans ce type de conflit, chacun était convaincu d’agir au nom de la vérité. Personne ne se voyait comme un fauteur de trouble. Chacun pensait défendre la Torah, l’avenir, la justice, l’honneur de l’institution.
On fit appel à un tribunal rabbinique composé de grands maîtres pour arbitrer. Au départ, le ‘Hafets ‘Haïm n’avait pas été impliqué. Mais lorsque l’affaire lui fut connue, il en éprouva une peine immense. Il entra dans la Yéchiva et parla près de deux heures, avec douleur, avec amertume, avec le feu d’un homme qui comprenait ce que d’autres ne voyaient pas encore : une dispute n’est jamais seulement une divergence d’opinion. Une dispute est une force qui dévore les âmes.
Le ‘Hafets ‘Haïm rappela alors un enseignement redoutable. Le Rambam tranche que certaines formes de médisance et de colportage peuvent priver l’homme de sa part au monde futur. Et le ‘Hafets ‘Haïm souligna que l’on ne doit pas traiter ces paroles comme de simples exagérations morales destinées à faire peur aux enfants. Il voulait faire comprendre que la parole qui alimente la dispute n’est pas une faute légère. Elle n’est pas un dommage périphérique. Elle touche aux fondations mêmes de la vie spirituelle.
Le ‘Hafets ‘Haïm s’adressait à des hommes de Torah. Et c’est là le point le plus sensible. Dans une Yéchiva, dans un lieu d’étude, chacun peut se dire : “Je suis plongé dans la Torah, j’ai des mérites, je recherche la vérité ; même si mes paroles sont dures, même si je prends parti, même si je répète certaines choses, je le fais pour le bien.” C’est précisément cette illusion que le ‘Hafets ‘Haïm voulait briser. La Torah n’immunise pas automatiquement contre la Ma’hloket. Au contraire, lorsqu’une dispute pénètre dans un lieu de Torah, elle peut prendre une forme plus dangereuse encore, parce qu’elle sait parler le langage de la sainteté.
C’est exactement la faute de Kora’h. Il ne vient pas avec le langage de l’impureté. Il vient avec le langage de la Kédoucha. Il dit : “Tous sont saints.” Mais le test de la vérité n’est pas seulement dans les mots que l’on prononce. Il est dans ce que ces mots produisent. Produisent-ils plus d’humilité ? Plus de Chalom ? Plus de Yirat Chamaïm ? Plus d’amour entre les hommes ? Ou produisent-ils de l’amertume, des camps, des soupçons, des humiliations, des paroles rapportées, des regards durcis ?
Une parole de vérité qui détruit tout sur son passage doit être examinée avec une grande crainte. Car la vérité de la Torah ne ressemble pas à un marteau entre les mains de l’orgueil. Elle ressemble à une lumière qui éclaire, à une eau qui purifie, à une voix qui appelle l’homme à revenir. Il est bon de se souvenir de ces versets du Roi David « Torat Hachem Méchivat Nafech » « la Torah apaise l'âme » (Téhilim 19).
Il est frappant de constater que, face à Kora’h, Moché ne se contente pas de défendre sa fonction. Il dit : “Aharon, qu’est-il pour que vous murmuriez contre lui ?” Autrement dit : pourquoi vous trompez-vous de cible ? Aharon n’a rien pris. Il ne s’est pas attribué la Kéhouna. Il ne s’est pas imposé. Si vous contestez cette fonction, c’est contre Hachem que vous vous dressez. Et Rachi explicite : cette querelle ne nous concerne pas, car tout a été fait sur l’ordre d’Hachem.
Voilà la racine de beaucoup de disputes : l’homme se trompe d’adresse. Il croit être fâché contre un homme, alors qu’il est parfois en révolte contre la place que la Providence lui a donnée. Il croit contester une personne, mais il conteste en réalité une répartition venue d’Hachem. Pourquoi lui et pas moi ? Pourquoi cette famille et pas la mienne ? Pourquoi cette reconnaissance, cette réussite, cette position, cette aisance, cette influence, cette place à la table ?
La jalousie sait poser des questions apparemment rationnelles. Mais en profondeur, elle refuse une idée fondamentale : Hachem n’a pas créé des vies interchangeables. Chacun a sa place, sa mission, son Tikoun, sa lumière. Vouloir la place de l’autre, c’est parfois abandonner la sienne. Or il n’y a pas de plus grande perte que de passer sa vie à désirer la mission d’autrui en oubliant le trésor que sa propre Néchama devait révéler.
La Ma’hloket commence souvent par là : un homme cesse de travailler sur sa mission. Il se met à regarder celle des autres, puis à la juger, puis à la convoiter, puis à la délégitimer. Et lorsqu’il a trouvé assez d’arguments pour se convaincre qu’il agit “Léchem Chamaïm”, au nom du Ciel, il peut déclencher des incendies tout en se croyant pompier.
Face à cela, la Torah nous donne l’image de Moché. Il est attaqué injustement, humilié publiquement, accusé d’avoir pris le pouvoir. Et pourtant, il cherche le Chalom. Il appelle Datan et Aviram. Il essaie de parler. Il ne veut pas maintenir la querelle. Il nous enseigne que l’homme véritablement fort n’est pas celui qui gagne toutes les disputes, mais celui qui sait empêcher une dispute de devenir irréversible.
C’est là un enseignement immense pour nos vies. Dans une famille, combien de querelles pourraient être évitées si quelqu’un acceptait de faire le premier pas ? Dans une communauté, combien de divisions pourraient être adoucies si l’on renonçait à répéter une phrase blessante ? Dans un couple, combien de tensions pourraient se dissoudre si l’on acceptait de dire : “Peut-être ai-je mal compris. Parlons.” Dans une Yéchiva, une synagogue, une équipe, combien d’énergies seraient sauvées si l’on avait la force de ne pas nourrir les camps ?
Le ‘Hafets ‘Haïm l’avait compris plus que quiconque. Voilà pourquoi il a consacré sa vie à la Chémirat Halachon. Il savait que les communautés ne sont pas détruites seulement par de grandes hérésies, mais parfois par de petites phrases, une suspicion, une allusion, une information répétée “pour le bien”, une confidence inutile…
Puissions-nous apprendre de Moché Rabbénou à rechercher la paix même lorsque nous nous sentons attaqués, à ne pas entretenir les disputes, à parler avec délicatesse, à fuir la médisance et le colportage, et à connaître notre place avec joie. Puisse l'Éternel nous donner le mérite de comprendre et assumer la mission unique qu'Il nous a confiée, sans jalousie, sans rivalité, sans comparaison inutile, et en diffusant autour de nous un esprit de paix.




