La Paracha de Nasso commence par une expression étonnante :

נָשׂא אֶת רֹאשׁ בְּנֵי גֵרְשׁוֹן - “Relève la tête des enfants de Guershon.”

À première vue, la Torah parle d’un recensement. Il s’agit de compter les familles de Lévi, de répartir les tâches dans le Michkan, d’organiser le service divin. Mais la Torah ne dit pas simplement : “Compte-les.” Elle aurait pu utiliser des verbes plus directs : Limnot, compter ; Lispor, dénombrer ; Lifkod, recenser.

Elle dit : Nasso et Roch — “relève la tête”.

À travers cette image chaleureuse, la Torah nous rappelle que notre tradition répugne à compter les hommes. En effet, un compte réduit l’homme à un chiffre, il dissout une identité dans une masse anonyme. Les régimes totalitaires ont précisément, dans leur perversité, cherché à détruire la dignité des individus en leur accolant des matricules.

La Torah, bien sûr, refuse cela. Elle dit à Moché : lorsque tu comptes un homme, ne le diminue pas. Ne le transforme pas en numéro. Au contraire : relève sa tête. Rappelle-lui qu’il existe, qu’il est unique, qu’il porte une Néchama, qu’il a une mission, une dignité, une place devant Hachem.

Et il y a un détail magnifique au début de Nasso : la Torah dit au sujet des enfants de Guershon : “Gam Hem” — “eux aussi”.

Pourquoi “eux aussi” ?

Les enfants de Kéhat portaient les objets les plus saints du Michkan : l’Arche, la Table, la Ménora. Les enfants de Guershon, eux, portaient les tentures, les rideaux, les couvertures. Une mission peut-être moins visible, moins prestigieuse, moins impressionnante.

Voilà pourquoi, la Torah dit : Nasso et Roch Bné Guershon Gam Hem — relève la tête des enfants de Guershon, eux aussi, et ne t’intéresse pas seulement à ceux qui portent l’Arche,  qui sont au centre de l’attention, ceux qui brillent, qui enseignent, qui dirigent, qui sont admirés. Prête attention à chaque être humain, quelle que soit sa position sociale.

C’est peut-être cela, la grande leçon de Nasso : la Torah ne nous demande pas seulement de compter les hommes ; mais elle nous demande surtout de les regarder, et de considérer la dignité de chacun.

Or, dans la vie, beaucoup de gens marchent la tête baissée. Certains baissent la tête parce qu’ils sont pauvres, d’autres parce qu’ils se sentent inutiles, parce qu’ils sont déprimés, ou qu’ils ont été humiliés.

Et la Torah nous dit : Nasso et Roch, relève la tête de chacun, fais-lui sentir qu’il compte, qu’il est digne, qu’il n’est pas invisible.

C’est ce qu’illustre merveilleusement cette histoire. Aux États-Unis, lors de l’enterrement d’un grand maître du judaïsme américain, la foule remarque la présence d’un homme afro-américain, Jackson, qui pleure à chaudes larmes. Les gens sont surpris. Quel lien pouvait-il avoir avec ce Rav ?

À la fin de la cérémonie, un petit groupe s’approche de l’individu, et lui demande comment il connaissait le Rav. Jackson leur explique qu’il était peintre en bâtiment. Un jour, on lui avait demandé de venir repeindre la maison du Rav. En arrivant, il s’attendait probablement à recevoir des consignes : quelle pièce peindre, quelle couleur utiliser, combien de temps cela prendrait.

Mais le Rav lui ouvre la porte et, avant de parler de peinture, lui demande : “Avez-vous mangé ce matin ?” Jackson n’avait pas mangé. Le Rav le fait asseoir et lui sert lui-même un petit-déjeuner.

Puis seulement après, il lui explique le travail à faire. Et il ajoute avec délicatesse :
“Essayez de faire au mieux. Je ne vous demande pas un résultat parfait. Rien n’est parfait dans ce monde.”

Jackson dira ensuite : “C’est la première fois de ma vie que j’éprouvais un tel sentiment de dignité dans les yeux d’un autre homme.”

Le Rav n’a pas seulement donné un repas, il n’a pas seulement accompli un acte de bonté, mais il a par-dessus tout regardé cet employé qu’il ne connaissait pas comme un frère en humanité, et il lui a rendu sa dignité.

Et cette responsabilité ne s’arrête pas aux frontières du peuple juif. Le regard de Torah doit rayonner sur tout être humain que nous rencontrons. La dignité humaine n’est pas réservée à ceux qui nous ressemblent. Elle s’adresse à chaque personne qui croise notre route.

Mais la deuxième histoire nous apprend que cette exigence vaut aussi à l’intérieur de notre propre monde, même dans les lieux les plus spirituels.

Un jeune étudiant de Yéchiva rêvait de rencontrer le Rav ‘Haïm Ozer Grodzinski, l’un des grands maîtres de sa génération. Il obtint finalement un rendez-vous. Il se prépara avec beaucoup de sérieux. Il pensait que le Rav allait l’interroger sur son étude, tester son niveau, lui poser des questions difficiles de Guémara. Alors il révisa jour et nuit pour faire bonne impression.

Le jour venu, il entra chez le Rav. Toutefois, contrairement à ce que le jeune homme pensait, le maître ne l’interrogea pas sur son étude, mais il lui posa trois questions.

« Quand as-tu pris ton dernier repas ? » Il n’avait pas mangé depuis la veille, aussi le Rav lui servit lui-même un repas.

«  As-tu une couverture pour te chauffer ? » Il n’en avait pas, le Rav lui en apporta une.

«  As-tu d’autres chaussures pour passer l’hiver ? » L’élève n’en avait pas. Le Rav ouvrit alors son tiroir, sortit quelques billets et les lui donna pour qu’il puisse acheter des chaussures pour l’hiver.

Ce jeune homme confia avoir été bouleversé par cette rencontre, et que les attentions affectueuses du Rav sur ses conditions de vie matérielles lui ont donné une force et une envie de se rapprocher encore davantage de la Torah pour le reste de sa vie.

Le Rav lui a ainsi donné un enseignement très profond : avant de parler de ton niveau d’étude, je veux savoir si tu as mangé. Avant de mesurer ta réussite spirituelle, je veux savoir si tu as froid. Avant de te demander ce que tu portes dans ta tête, je veux savoir ce que tu portes à tes pieds.

C’est ainsi que le Rav Israël Salanter disait : “Les besoins matériels de mon prochain sont mes besoins spirituels.”

En sortant de Chavou’ot, après avoir reçu la Torah, Nasso nous rappelle ce que cette Torah veut produire en nous : non seulement des esprits plus savants, mais des regards plus humains, des cœurs plus attentifs, et des hommes capables de lever les yeux vers le Ciel, mais aussi de baisser les yeux vers les hommes qui croisent leur chemin, afin de relever leur tête.

Puisse Hachem nous donner le mérite de vivre cette Paracha pleinement, en prenant davantage de force pour embellir notre relation à autrui.