Chavou'ot : le privilège de devenir soi-même par la Torah

La fête de Chavou'ot est appelée par nos Sages “zman matan Toraténou”, le temps du « don de notre Torah ». Nous ne disons donc pas seulement : le temps où la Torah nous a été donnée, mais nous disons : notre Torah. Comme si, depuis le Sinaï, la Torah n’était pas seulement un texte placé devant nous, mais une part de notre identité, une dimension intime de notre être, une lumière qui nous révèle à nous-mêmes.

Et, de fait, recevoir la Torah, ce n’est pas seulement recevoir des lois, ou accepter un ensemble de prescriptions, de permissions et d’interdits. Recevoir la Torah, c’est accepter que notre existence ait une profondeur que nous ne pourrions jamais atteindre par nos seules forces. C’est reconnaître que l’homme, aussi intelligent soit-il, aussi moral soit-il, aussi sensible soit-il, ne peut pas toujours découvrir seul la finalité ultime de sa vie. Il a besoin d’une parole qui vienne d’au-delà de lui, mais qui parle pourtant au plus profond de lui, et qui lui permette de coïncider avec son identité profonde.

Voilà pourquoi, à Chavou'ot, nous ne célébrons donc pas seulement un événement passé, et nous ne commémorons pas uniquement un moment fondateur de notre histoire nationale. L’objectif est ailleurs : il s’agit avant tout de faire du don de la Torah une expérience neuve, personnelle, intime. Chaque année, Chavou'ot nous demande : la Torah est-elle pour toi un héritage lointain, ou une voix vivante qui t’accompagne au quotidien ? Est-elle un ensemble de contraintes qui déterminent ta vie, ou bien une lumière qui te porte et guide ?

Une célèbre parabole du Maguid de Douvno peut nous permettre ici d’éclairer cette idée avec force.

Une fois, un voyageur, arriva après un long voyage, dans une auberge. L’aubergiste lui donna une très grande chambre, composée de plusieurs pièces. Une fois arrivé dans sa chambre, le voyageur décide de s’attabler dans la pièce la plus éloignée de l’entrée afin de travailler au calme. Soudain, un employé de l’auberge entra, essoufflé, fatigué, presque accablé. Il dit au voyageur : « Monsieur, excusez-moi, vous aviez oublié votre valise en bas. Je vous l’ai montée. »

Sans même se retourner pour regarder la valise, le voyageur répondit : « Je suis désolé, tu t’es probablement trompé, cette valise n’est pas à moi. »

L’employé insista et lui dit : « Si, si, monsieur, c’est votre valise, vous l’avez oubliée en bas »

Mais le voyageur lui répondit à nouveau : « Je suis désolé pour le mal que tu t’es donné, et je t’en remercie, mais cette valise n’est pas à moi. »

L’employé, surpris, s’exclama : « Mais comment pouvez-vous le savoir ? Vous ne l’avez même pas regardée ! »

Et le voyageur répondit : « Ma valise est très légère. Si c’était la mienne, elle ne t’aurait pas autant fatigué. »

Le Maguid de Douvno expliquait ainsi que lorsque l’homme accomplit les Mitsvot comme des poids, comme des charges, comme des contraintes écrasantes, Hachem n’a pas besoin, pour ainsi dire, de “se retourner” pour examiner ce que nous faisons. Il sait déjà que ce n’est pas véritablement Sa Torah que nous portons. Car la Torah qu’Il nous a donnée n’est pas censée écraser l’homme, mais a vocation à nous aider et nous élever. Elle n’est pas venue accabler son existence, mais au contraire le soutenir, l’aider, et le rendre heureux.

Lorsque le Maguid de Douvno a raconté cette histoire au Gaon de Vilna, le Gaon aurait qualifié cette parabole de “emet la-amito”, une vérité authentique, une vérité approuvée dans le Ciel. Pourquoi ? Probablement, parce qu’elle touche à l’un des malentendus les plus profonds que l’on puisse avoir sur la Torah.

La Torah et les Mitsvot ne doivent jamais être vécues comme de simples contraintes ou comme des poids. Une telle approche révèle une méprise radicale sur leur nature, leur finalité et leur impact dans nos vies. Bien sûr, la Torah demande des efforts. Bien sûr, elle exige parfois de renoncer à des envies immédiates. Bien sûr, elle impose une discipline, une fidélité, une vigilance. Mais tout effort n’est pas un poids. L’effort du musicien qui travaille son instrument n’est pas une prison ; c’est le chemin par lequel il libère sa musique. L’effort du sportif qui s’entraîne n’est pas une négation de lui-même ; c’est la condition de son accomplissement.

De la même manière, la Mitsva n’étouffe pas l’homme. Elle l’éduque, elle le guide, elle lui permet de s’affranchir des pulsions, des instincts délétères, de s’éloigner des mauvaises rencontres, et de coïncider avec l’essence de sa vie.

Elle ne lui retire pas sa liberté. Elle lui enseigne ce que signifie être vraiment libre.

C’est précisément le sens de l’enseignement de nos Sages sur les Tables de la Loi. La Torah nous dit que l’écriture de D.ieu était “gravée sur les Tables” — ‘harout al halou’hot. Mais nos Sages ajoutent : “Al tikra ‘harout ela ‘hérout” — ne lis pas “gravé”, mais “liberté”. Ce qui était inscrit sur les Tables n’était donc pas seulement une loi gravée dans la pierre ; c’était la liberté elle-même qui était donnée au peuple juif.

Car la liberté ne consiste pas à faire tout ce que l’on désire. Très souvent, celui qui fait tout ce qu’il désire devient l’esclave de ses désirs. La véritable liberté consiste à pouvoir orienter sa vie vers ce qui est vrai, vers ce qui est bon, vers ce qui est saint. C’est pourquoi nos Sages affirment qu’il n’est d’homme véritablement libre que celui qui s’adonne à la Torah.

La Torah représente en réalité la sagesse la plus profonde à laquelle nous puissions aspirer. Elle permet à l’homme d’actualiser ses potentialités, de s’orienter vers le bien, de devenir chaque jour meilleur.

Mais c’est là tout le défi de l’existence. Le monde est traversé par des forces contraires. Il fait miroiter à l’homme des bonheurs faciles, immédiats, libérés de toute contrainte. Il lui murmure que la vraie vie serait une vie sans limites, sans devoirs, sans fidélité. Mais ces plaisirs faciles laissent souvent, rétrospectivement, un goût amer. Ce qui semblait léger finit par peser. Ce qui semblait libérateur finit par enfermer.

À l’inverse, la Torah peut parfois sembler exigeante au premier regard. Mais celui qui la porte avec amour découvre qu’elle est légère, non parce qu’elle ne demande rien, mais parce qu’elle correspond profondément à ce que nous sommes appelés à devenir.

C’est cela, le privilège d’avoir reçu la Torah.

Nous avons reçu une parole qui nous dépasse, mais qui nous construit. Nous avons reçu des commandements qui viennent de D.ieu, mais qui révèlent notre propre intériorité. Nous avons reçu une exigence, mais une exigence qui nous rend plus humains, et même davantage qu’humains : capables de faire de notre vie un lieu de sainteté...