Avec les deux parachiot de cette semaine, Matot et Massé, nous achevons le quatrième livre de la Torah, le sefer Bamidbar. Nous quittons également, d’une certaine manière, le récit continu de la Torah, puisque le livre de Devarim se présente comme la grande reprise, par Moché lui-même, de l’histoire spirituelle d’Israël.
La paracha de Massé s’ouvre par le rappel des différentes étapes traversées par les enfants d’Israël dans le désert. La Torah énumère les lieux où ils ont campé, les départs, les arrêts, les détours. À première vue, cette longue liste peut sembler simplement géographique. Pourtant, elle raconte bien plus qu’un itinéraire.
Chaque étape porte en elle un souvenir. Il y eut des moments de grandeur, mais aussi des épreuves, des fautes, des plaintes, des peurs, des chutes et des deuils. Le désert n’a pas été un chemin facile. Il a mis le peuple à l’épreuve, encore et encore.
Mais justement, cette énumération nous enseigne une chose essentielle : malgré tout ce qu’ils ont traversé, les enfants d’Israël sont encore là. Aucune faute, aucune chute, aucune difficulté n’a totalement brisé leur lien avec Hachem. Ils ont trébuché, parfois lourdement, mais ils ne sont pas restés à terre. Ils ont continué à avancer.
À la fin du livre de Bamidbar, le peuple se trouve au seuil de l’entrée en Eretz Israël. Après quarante années dans le désert, la Torah ne conclut pas en disant : “Vous avez échoué.” Elle semble plutôt dire : “Vous avez traversé. Vous avez appris. Vous êtes maintenant prêts à entrer.”
On raconte une belle histoire au sujet de Rabbi Israël Salanter. Un soir, il passa devant l’atelier d’un cordonnier. Il était déjà tard. La bougie était presque entièrement consumée, mais le cordonnier travaillait encore, penché sur une chaussure qu’il réparait.
Rabbi Israël Salanter lui demanda :
“Pourquoi continues-tu à travailler ? La bougie va bientôt s’éteindre.”
Le cordonnier répondit simplement :
“Tant que la bougie brûle, on peut encore réparer.”
Rabbi Israël Salanter fut profondément touché par cette phrase. Il y vit une grande leçon de moussar : tant que la lumière de l’âme brûle encore en l’homme, tant qu’il y a de la vie, il y a encore une possibilité de réparer, de revenir, de se relever et de reprendre le chemin.
C’est peut-être l’un des grands messages de Massé. La Torah ne cache pas les étapes difficiles du peuple juif. Elle ne les efface pas. Au contraire, elle les mentionne une par une. Car ces étapes font partie de l’histoire. Mais elles ne définissent pas la fin de l’histoire. Tant que la bougie brûle, il reste une réparation possible.
Par ailleurs, les derniers versets des parachiot de Matot et Massé nous placent devant les ultimes instants de la vie de Moché Rabbénou. Il sait qu’il n’entrera pas en Eretz Israël. Il sait également que la guerre contre Midyan constitue le dernier commandement qu’il doit accomplir avant de quitter ce monde. On aurait pu penser qu’un homme placé dans une telle situation chercherait à retarder l’échéance. On aurait pu imaginer qu’il accomplisse cette mitsva avec une forme de retenue, comme si elle portait en elle l’annonce de sa propre disparition.
Or, rien de tel n’apparaît dans notre paracha. Moché ne diffère pas l’ordre divin. Il ne cherche pas à gagner du temps. Il accomplit la volonté d’Hachem avec la même fidélité que durant toute sa vie. Son destin personnel ne vient pas troubler la clarté de son service divin.
Pour comprendre cette attitude, il faut peut-être placer au centre de notre réflexion la parabole célèbre du Maguid de Douvno. Le Gaon de Vilna avait qualifié cette histoire de « emet la-amito », une vérité authentique, reconnue comme telle dans le Ciel.
Un voyageur avait loué une chambre dans une auberge. L’aubergiste lui avait attribué une grande chambre composée de plusieurs pièces, et le voyageur s’était installé dans la pièce la plus éloignée. Peu de temps après, un employé entra, essoufflé, et lui dit : « Monsieur, vous aviez oublié votre valise en bas, je vous l’ai montée. » Sans même se retourner, le voyageur répondit : « Tu t’es trompé, ce n’est pas ma valise. » L’employé s’étonna : « Mais comment pouvez-vous le savoir ? Vous ne l’avez même pas regardée. » Le voyageur lui répondit alors : « Ma valise est très légère. Si c’était la mienne, elle ne t’aurait pas tant fatigué. »
Le Maguid de Douvno explique que lorsque l’homme accomplit les mitsvot comme s’il portait un fardeau écrasant, Hachem n’a pas besoin, pour ainsi dire, de « se retourner » afin d’examiner ce qu’il fait. Il sait déjà que ce n’est pas la Torah qu’Il nous a donnée qui est vécue ainsi. Ce n’est pas cette valise-là.
Cette parabole ne signifie évidemment pas que la Torah ne demande aucun effort. Toute vie spirituelle suppose un travail sur soi, une discipline et une fidélité. Mais elle nous enseigne que l’effort demandé par la Torah n’est pas le poids d’une contrainte extérieure. Il est le mouvement même par lequel l’homme se relève, se construit et devient plus fidèle à son âme.
C’est précisément ce que Moché Rabbénou nous enseigne dans notre paracha. La mitsva de combattre Midyan pouvait apparaître, du point de vue humain, comme l’acte qui rapprochait sa mort. Mais pour Moché, elle demeurait d’abord une mitsva. Elle était donc une occasion de servir Hachem, de répondre à Sa volonté et de faire exister dans le monde une parcelle supplémentaire de vérité divine. Elle n’était pas un poids ajouté à sa vie. Elle était l’accomplissement même de sa vie.
La paracha de Massé nous donne un second exemple, plus discret mais tout aussi profond. La Torah ordonne de désigner des villes de refuge destinées à protéger les meurtriers involontaires. Six villes devaient être établies, trois de l’autre côté du Jourdain et trois en Eretz Israël. Or, ces villes ne pouvaient remplir leur fonction qu’une fois toutes désignées. Moché savait qu’il ne pourrait pas désigner celles situées en Eretz Israël, puisqu’il ne devait pas y entrer.
Il aurait donc pu considérer que la désignation des trois premières villes était provisoirement inutile. Il aurait pu se dire qu’une mitsva sans effet immédiat ne méritait pas l’empressement. Pourtant, il agit. Il désigne les trois villes accessibles, même si leur utilité concrète dépendra d’une étape qu’il ne pourra pas accomplir lui-même.
Là encore, Moché révèle son rapport profond à la mitsva. Il ne la mesure pas uniquement à son efficacité visible. Il ne l’apprécie pas seulement selon le résultat immédiat qu’elle produit. Il la chérit parce qu’elle est la volonté d’Hachem. Il sait que l’homme n’est pas toujours maître de l’achèvement des œuvres qu’il commence, mais il reste responsable de la part qui lui revient.
Cette idée est essentielle. Nous avons parfois tendance à percevoir les commandements comme des limites imposées à notre liberté. Le monde moderne nous suggère souvent que l’homme est libre lorsqu’il ne reçoit d’ordre de personne, lorsqu’il peut suivre spontanément ses désirs et organiser sa vie selon son propre jugement. La Torah propose une vision plus profonde de la liberté. Elle nous enseigne que l’homme devient libre lorsqu’il n’est plus prisonnier de ses pulsions, de ses peurs ou de son intérêt immédiat.
Les mitsvot ne viennent pas diminuer l’homme. Elles viennent l’orienter vers ce qu’il porte de plus élevé. Elles ne l’éloignent pas de lui-même. Elles l’aident à rejoindre la part la plus vraie de son être. En les accomplissant, l’homme ne se contente pas d’agir selon son intelligence ou selon sa sensibilité morale. Il rattache son action à la volonté du Créateur du monde.
C’est là l’originalité radicale du judaïsme. Un homme peut être sage, généreux et vertueux par son propre effort. Il peut atteindre une grande noblesse humaine. Mais la mitsva ouvre une dimension supplémentaire. Elle permet à l’homme d’accomplir un acte qui ne vient pas seulement de lui, mais qui le relie à Hachem. Elle inscrit son geste dans une sagesse qui dépasse son entendement et qui donne à son existence une profondeur nouvelle.
Voilà pourquoi la parabole du Maguid de Douvno est si décisive. Elle nous oblige à nous interroger sur la manière dont nous portons notre Torah. Si elle nous apparaît uniquement comme une charge, c’est peut-être que nous ne l’avons pas encore reconnue pour ce qu’elle est. Nous l’avons peut-être confondue avec autre chose : avec une pression sociale, avec une habitude, ou avec une série d’obligations vécues de l’extérieur.
Mais lorsque l’homme comprend que la Torah lui permet de se rapprocher d’Hachem, alors le poids change de nature. Il peut encore demander un effort, mais il n’écrase plus. Il exige, mais il élève. Il impose parfois de renoncer à certaines facilités, mais il rend possible une joie plus profonde.
Moché Rabénou, à la fin de sa vie, nous laisse ainsi un enseignement bouleversant. Il ne nous dit pas seulement qu’il faut accomplir les mitsvot. Il nous montre comment les accomplir. Il nous apprend qu’une mitsva ne doit pas être accueillie comme une charge étrangère, mais comme une opportunité offerte à l’homme de répondre à l’appel divin.
Il est vrai que le monde est traversé par des forces contraires. Il promet souvent des bonheurs immédiats, affranchis de toute exigence, mais ces bonheurs laissent parfois derrière eux un goût amer. La Torah, elle, ne flatte pas toujours l’homme dans l’instant. Elle lui demande de grandir. Mais cette exigence est précisément la marque de l’amour qu’Hachem porte à l’homme, car elle lui rappelle qu’il est capable de beaucoup plus que ce qu’il imagine.
A l’image de Moché Rabbénou, puissions-nous mériter avec l’aide d’Hachem de vivre les Mitsvot avec joie comme une lumière, et de sentir à travers elles notre âme se rapprocher chaque jour davantage de son Créateur...




