Au début du livre de Dévarim, Moché Rabbénou rappelle au peuple d’Israël l’organisation de la justice. Il explique comment il a nommé des juges capables d’entendre les différends du peuple et de trancher avec droiture. C’est dans ce contexte qu’apparaît un verset d’une grande force : « Vous ne craindrez aucun homme » (Dévarim 1, 17)
Ce verset s’adresse d’abord aux juges. La Torah leur demande de ne pas se laisser intimider par un homme puissant, riche, violent, influent ou menaçant. La justice ne peut pas dépendre de la peur. Elle ne peut pas se plier devant la pression. Elle ne peut pas changer selon le visage de celui qui se tient devant nous.
Mais ce verset dépasse largement le cadre du tribunal. Il nous enseigne que l’homme doit apprendre à ne pas trahir la vérité par peur des autres. Il doit savoir tenir debout lorsque la vérité est attaquée, lorsque la dignité de la Torah est méprisée, lorsque l’honneur du Ciel exige une parole claire.
La Torah ne demande pas d’être agressif, ni d’être dur pour le plaisir de l’être, mais elle demande de ne pas trembler devant l’homme lorsque c’est la vérité qui est en jeu.
C’est ce que l’on raconte à propos du Gaon Rabbi Yossef ‘Haïm Sonnenfeld, de mémoire bénie.
Un jour, cinq voyous firent irruption dans sa maison et le menacèrent de mort. Au début, le Rav réagit à leurs violences avec calme et sang-froid. Sa sérénité les déconcerta, mais au lieu de les calmer, elle excita leur brutalité. Ils redoublèrent de menaces et leur déchaînement atteignit son paroxysme.
Alors, Rabbi Yossef ‘Haïm Sonnenfeld ouvrit sa chemise, découvrit sa poitrine, se dressa au-dessus de son siège et déclara d’une voix ferme : « Me voici prêt à sanctifier le Nom du Ciel ! Tirez sur moi et assassinez-moi ! Je ne m’écarterai pas de la vérité, même de l’épaisseur d’un cheveu ! » Puis il leur exposa brièvement les fondements de sa position. Face à cette réaction inattendue, les agresseurs reculèrent et quittèrent la maison.
Il y a ici une première leçon évidente : la vérité possède une force intérieure. Lorsque l’homme ne tremble pas, lorsqu’il ne se courbe pas devant la violence, lorsqu’il se tient devant D.ieu plus que devant les hommes, quelque chose se renverse. Les puissants découvrent parfois qu’ils ne sont puissants que face à ceux qu’ils parviennent à effrayer.
Mais Rabbi Yossef ‘Haïm Sonnenfeld ne s’arrêta pas à cette explication. Il révéla ensuite le secret véritable de son attitude. Il raconta une histoire qui s’était déroulée dans la petite ville de Shadik, en Pologne.
Dans cette ville vivait un Juif délateur qui terrorisait les habitants. Il avait causé de nombreux malheurs à la communauté. Tous le craignaient. Dans son insolence, il avait même exigé qu’on lui réserve chaque Chabbath une place à l’est de la grande synagogue et qu’on l’appelle à la Torah pour la sixième montée. Un jour, le Rav de la ville mourut. Il fut remplacé par un grand maître de Torah, qui avait choisi cette petite ville précisément pour vivre dans le calme, étudier et servir Hachem sans être dérangé. Il priait dans un petit Beth Hamidrach près de sa maison et consacrait ses jours et ses nuits à l’étude. Mais lorsqu’il entendit parler des agissements de ce délateur, et surtout de son audace à venir à la synagogue pour recevoir une montée importante à la Torah, il comprit qu’il ne pouvait pas se taire. Il décida d’accomplir le commandement : « Vous ne craindrez aucun homme. »
Un Chabbath, il se rendit dans la grande synagogue. Lorsque le bedeau appela le délateur à monter à la Torah, le Rav frappa avec force sur le pupitre et s’écria : « Quel lien as-tu avec la sainte Torah ? Comment une bouche impure, qui livre les biens et les vies des Juifs aux autorités, pourrait-elle prononcer une bénédiction sur la Torah ? Sors d’ici, impur ! » Le délateur fut saisi de stupeur. Il tenta d’abord de s’en prendre au Rav, mais les fidèles l’en empêchèrent. Furieux et humilié, il quitta la synagogue, non sans pointer un doigt menaçant vers l’assemblée, comme pour annoncer qu’il se vengerait. Quelques mois plus tard, le Rav fut invité à pratiquer une circoncision dans un village voisin. Il s’y rendit accompagné de deux de ses élèves. Sur le chemin, les élèves aperçurent le délateur qui galopait vers eux sur son cheval. Ils furent saisis d’une grande peur. Le Rav, lui, demeura parfaitement calme.
Le cheval s’approcha rapidement. Le délateur descendit d’un bond, marcha vers le Rav, puis, à la grande stupeur des élèves, s’inclina humblement devant lui et dit : « Notre maître et notre Rav, pardonnez-moi. Accordez-moi votre pardon pour tout ce que j’ai fait et pour toutes les fautes que j’ai commises envers vous. » Puis il remonta sur son cheval et disparut.
Les élèves n’en revenaient pas. Alors le Rav leur expliqua : « Lorsque j’ai vu le délateur galoper dans notre direction, j’ai cherché refuge dans un verset de la Torah. Le verset des Proverbes m’est venu à l’esprit : “Comme dans l’eau le visage répond au visage, ainsi le cœur de l’homme répond au cœur de l’homme.” (Michlé 27, 19)
Je me suis alors mis à chercher des circonstances atténuantes en sa faveur. Je me suis dit : comme cet homme est malheureux. Combien il mérite de compassion, lui qui est tombé si bas. Qui sait ? Peut-être que, s’il avait reçu dans son enfance une bonne éducation, il ne serait jamais devenu ce qu’il est devenu.
J’ai multiplié les pensées favorables à son égard, jusqu’à ce que mon cœur soit rempli de compassion et que toute rancœur disparaisse de moi. Alors le principe du verset a agi de lui-même : le cœur de l’homme répond au cœur de l’homme. Une bonne pensée a pénétré en lui. Il a peut-être commencé à se dire : le Rav avait raison. Il n’a pas agi pour m’humilier, mais pour l’honneur du Ciel. Et son cœur s’est attendri jusqu’à le conduire au regret. »
Lorsque Rabbi Yossef ‘Haïm Sonnenfeld termina ce récit, il ajouta :
« Ce sont précisément ces pensées que j’ai moi-même entretenues lorsque les cinq voyous se tenaient devant moi en brandissant leurs poings. »
C’est là toute la profondeur du verset : « Vous ne craindrez aucun homme. » Ne pas craindre l’homme ne signifie pas le mépriser, mais plutôt ne pas lui donner le pouvoir de nous faire renoncer à la vérité. Le courage de la Torah n’est pas de la haine ; la fermeté de la vérité n’est pas de la colère. On peut s’opposer à une faute sans perdre toute compassion pour celui qui l’a commise.
Le Rav de Shadik avait su défendre publiquement l’honneur de la Torah face au délateur. Mais lorsqu’il le vit ensuite arriver vers lui, il ne nourrit ni vengeance ni rancune. Il chercha au contraire des circonstances atténuantes, jusqu’à remplir son cœur de compassion.
Lorsque le cœur de l’un se transforme, il peut parfois éveiller une transformation dans le cœur de l’autre.
Rabbi Yossef ‘Haïm Sonnenfeld trouvait une source à cette idée dans la rencontre entre Ya’akov et ‘Essav. ‘Essav arrive avec quatre cents hommes ; le danger est réel. Ya’akov ne l’ignore pas : il se prépare par la prière, par le cadeau et par la possibilité du combat. Mais lorsqu’il voit ‘Essav approcher, la Torah dit : « Il se prosterna à terre sept fois, jusqu’à ce qu’il arrive auprès de son frère. »
Les mots “jusqu’à son frère” sont essentiels. Ya’akov travaille son propre cœur jusqu’à retrouver, derrière l’ennemi, la possibilité du frère. Il ne nie pas le danger, mais il refuse de laisser la haine envahir son intériorité. Et alors, la Torah poursuit : « ‘Essav courut à sa rencontre et l’étreignit. » Rachi rapporte au nom du Midrach que, bien qu’’Essav haïsse Ya’akov, à cet instant sa compassion s’éveilla et il l’embrassa de tout son cœur.
La Torah n’est pas naïve : elle ne nous dit pas que toute menace disparaît par une pensée positive. Mais elle nous révèle une force spirituelle : lorsqu’un homme se tient dans la vérité, sans peur mais aussi sans haine, il peut parfois réveiller chez l’autre ce qu’il y a encore d’humain.
C’est une leçon essentielle. Il existe des moments où il faut savoir dire non, où le silence devient une faute, où la vérité doit être défendue. Mais la manière de défendre la vérité compte aussi. La Torah nous demande d’être courageux sans être cruels, fermes sans être haineux, inébranlables sans être fermés.
C’est peut-être cela le véritable sens de « Vous ne craindrez aucun homme » : refuser que la peur dicte nos choix, mais préserver malgré tout la pureté du cœur. Car celui qui combat pour la vérité avec haine risque de perdre quelque chose de la vérité elle-même.
Rabbi Yossef ‘Haïm Sonnenfeld ne s’est pas écarté de la vérité, même de l’épaisseur d’un cheveu. Mais il n’a pas non plus laissé la violence de ses agresseurs entrer dans son propre cœur.
Voilà le courage juif : un courage habité par la crainte du Ciel et par la noblesse intérieure. Un courage qui sait défendre la Torah sans détruire l’homme ; dénoncer le mal sans oublier la possibilité du repentir de celui qui commet une faute ; un courage qui sait se tenir debout face au mal tout en priant pour que le cœur de l’autre s’ouvre au bien.
Dans cette période des trois semaines, puissions-nous avoir le mérite de voir dans l’autre, même s’il est très éloigné de nos valeurs, la possibilité du « frère », expurger les sentiments de haine et de discorde, et permettre aux cœurs de se répondre dans la paix...




