Le 11 janvier 2015, la France organise une manifestation d’une ampleur exceptionnelle, en réaction aux attentats commis entre le 7 et le 9 janvier : l’attaque contre Charlie Hebdo faisant 12 morts, l’assassinat à Montrouge de Clarissa Jean Philippe, policière, puis la prise d’otages de l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes, où quatre Juifs sont sauvagement assassinés.
Entre 3,7 et 4 millions de personnes défilent dans toute la France, dont près de 2 millions à Paris.
Chefs d’État étrangers, responsables politiques, citoyens anonymes marchent ensemble.
L’intention affichée est claire : défendre la liberté d’expression, rejeter le terrorisme et affirmer l’unité nationale.
Mais très rapidement, le message central de la manifestation se cristallise autour d’un slogan : « Je suis Charlie ».
La liberté de la presse, du dessin, de la satire devient le cœur symbolique du rassemblement.

Ce choix, non fortuit, permet un consensus large et une lecture universaliste du drame, mais il a aussi une conséquence : l’attentat antisémite de l’Hyper Cacher est relégué à l’arrière-plan du récit collectif.
Il n'est plus mentionné pour ce qu'il est, à savoir un assassinat ciblé et intentionnel sur des Juifs en tant que tels, mais se trouve dilué dans un narratif général de défense des libertés.
Beaucoup de Juifs participent à la marche, mais ils ressentent ce décalage et ont le sentiment que leur réalité spécifique n’est pas pleinement nommée.
Dix ans après : un constat sévère
Dix ans plus tard, non seulement les actes antisémites n’ont pas diminué, mais ils ont augmenté, et de manière spectaculaire.
Les dispositifs de sécurité sont toujours nécessaires.
L’exil d’une partie de la communauté juive s’est accéléré.
Et plus troublant encore : des manifestations sont aujourd’hui autorisées avec des slogans explicitement hostiles aux Juifs, parfois sous couvert d’antisionisme, parfois sans même ce vernis.
Les mêmes qui défilaient hier contre la haine deviennent parfois les relais d’une nouvelle hostilité, alimentée par des récits simplifiés, des fake news aux images tronquées relayant de fausses informations massivement diffusées.
La foule descend désormais dans la rue comme on consomme : sans recul, sans discernement, souvent ignorante des faits réels, portée par une impulsivité et non plus par une situation d'urgence réfléchie.

Avec le recul, la manifestation du 11 janvier a exprimé une émotion collective mais n’a produit aucune réflexion durable sur l’antisémitisme contemporain.
La liberté d’expression a été célébrée, mais la haine antisémite, elle, n’a toujours pas été traitée à la racine.
Comme le rappelle nos Sages en parlant de notre rapport aux Nations :« Ni de ton miel, ni de ton dard » (Béréchit Rabba 14:10)
Nous ne demandons ni exaltation intéressée, ni violence déchaînée.
Plus que des manifestations spectaculaires et des slogans plaisants, la communauté aurait attendu un positionnement clair et courageux du gouvernement, capable de nommer les choses et de condamner sans détour les incitations à la violence.





