Robert Badinter fut le ministre de la Justice le plus emblématique de la Vème République.

Né dans une famille juive assimilée, fils de déporté — son père, arrêté à Lyon, fut assassiné à Sobibor — il entreprend des études de droit, se révèle brillant, et gravit un à un tous les échelons de la carrière juridique. En 1981, François Mitterrand le nomme garde des Sceaux, c’est-à-dire ministre de la Justice, l’une des plus hautes fonctions de l’État.

C’est à ce poste qu’il fait abolir la peine de mort en France, en octobre 1981. À la lumière du drame de la Shoah qu’il a intimement porté, Badinter affirme qu’aucun État, quel qu’il soit, ne doit disposer du droit de vie ou de mort sur un homme.

Sa position suscite une opposition virulente, mais la loi est votée, et la peine capitale disparaît. Pour lui, un régime démocratique ne peut coexister avec un verdict irréversible, d’autant plus face au risque constant d'erreur judiciaire possible.

Badinter incarne alors, aux yeux du public, la figure du juriste intègre. 

Mais...


Parfois, les plus hautes fonctions anesthésient la lucidité qu’elles étaient censées garantir.

Car le même homme, élevé au sommet de la Justice française, choisira de se taire sur les zones d’ombre de son protecteur politique.

En effet, François Mitterrand, qui l’a nommé, fut un ancien pétainiste assumé, proche de René Bousquet, secrétaire général de la police de Vichy, organisateur des rafles et acteur central de la déportation des Juifs de France. Mitterrand entretiendra avec Bousquet des relations personnelles étroites, l’invitant dans sa résidence des Landes, puis le recevant à l’Élysée sous son septennat.

Ca s'est passé un...8 février 2024 - Mort de Robert Badinter, l'   Ca s'est passé un...8 février 2024 - Mort de Robert Badinter, l'

Badinter restera muet devant les amitiés "très particulières" de Mitterrand, et ce n'est pas faute d'ignorer le cas Bousquet et la scélératesse du personnage: il connaissait parfaitement le dossier, pour avoir lui-même écrit un livre sur le sujet et en connaître tous les détails. 

Pire encore : le 16 juillet 1992, lors de la commémoration du cinquantième anniversaire de la rafle du Vél' d’Hiv’, François Mitterrand qui a toujours refusé de reconnaître la responsabilité de l’État français et de sa police dans la déportation des Juifs, est hué et sifflé par une foule indignée par ce chef d'État, qui hypocritement vient se recueillir sur le lieu de l'innommable, sans un mot d'excuse ou une demande de pardon au nom de la France. 

Dans cette atmosphère surchauffée, Badinter hors de lui, blessé pour son président, monte alors à la tribune, et avec une colère non retenue, lance contre le public présent, son cri resté célèbre :

« Vous m’avez fait honte !!! Vous m’avez fait honte !!! »

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Mais qui a fait honte à qui ?

Le garde des Sceaux, fils de déporté, défenseur de la justice, choisit ce jour-là de protéger le pouvoir plutôt que la vérité.

Il prend fait et cause pour son bienfaiteur, un président qui n’a jamais voulu assumer la responsabilité de l’État dans l’extermination de ses coreligionnaires. Il défend, par fidélité politique, celui qui fréquentait l’architecte administratif des rafles.

Il ne s’agit pas ici de corruption au sens pénal. Il s’agit de quelque chose de bien plus insidieux : Badinter est redevable à Mitterrand du poste prestigieux qu'il occupe.

Et cette dette morale, cette gratitude envers celui qui vous a hissé au sommet, brouille le jugement, émousse la conscience même des plus grands juristes.

Seuls nos Sages, si conscients de la fragilité et de la complexité de l'âme humaine, ont su nous mettre en garde. 

« Tout juge qui accepte un cadeau devient incapable de voir la vérité. » (Kétoubot 105 b)

Le Talmud précise ailleurs que le « Sho’had » (présent) peut être : un service, une marque d’honneur, une promotion et même... une proximité avec le pouvoir.

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Badinter incarne la figure tragique du juge se croyant intègre et incorruptible, n'ayant jamais touché d'argent ou de cadeaux, mais soudoyé par les honneurs, par les flatteries des politiques, et qui finira par trahir ce qu’il croyait défendre : la Justice.