Le trajet improbable de Romain Kacew, dit Gary, commence en Pologne, à Vilnius, et finit tragiquement à Paris.
Juif, émigré d’Europe de l’Est, inséparable de sa mère excentrique et amoureuse de la France, il s’enrôlera aux côtés du général de Gaulle pour la France libre, alors qu’il avait débarqué à Nice, à quatorze ans, parlant le français avec un lourd accent.
Héros de guerre, aviateur, il deviendra l’un des écrivains français les plus influents de l’après-guerre ; Compagnon de la Libération, il ne reniera jamais son attachement à de Gaulle et restera fidèle aux réunions des anciens combattants.

Les milieux littéraires fronceront les sourcils devant cet auteur primé, géographiquement affilié à la rive gauche, qui, selon les codes du « milieu », n’aurait pas dû s’afficher avec la vieille garde de la France.
Mais qu’importe ! Jamais Gary ne fera cas du regard des autres, et sa seule boussole sera sa conception de l’humanité.
Il osera descendre vers les "misérables", ceux qui ne comptent pour rien et pour personne, pour trouver chez eux une capacité d'amour désintéressé et authentique.
Le personnage le plus symbolique de son œuvre sera certainement celui de Madame Rosa, ancienne déportée, épuisée par les affres de la vie, hébergeant le petit Mohamed, arabe musulman, dont elle fera son protégé et qui deviendra, à la fin de sa vie, son protecteur.

Romain Gary ne rencontrera pas le judaïsme et passera à côté de la richesse de nos Textes, dans lesquels il aurait pourtant trouvé la droiture, la bonté et l’intelligence telles qu’il les concevait.
Comme tant d’autres Juifs talentueux, assoiffés d’expression, férus de littérature, il s’égara dans le grand monde sans trouver d’issue.
Il fréquentera le milieu de la diplomatie en devenant consul général de France, évoluant dans un univers de cocktails huppés et de fonctionnariat — dont il se moquait éperdument —, découvrira Hollywood et son pathétique cabotinage en épousant la jeune et belle Jean Seberg, et entrera dans le monde littéraire parisien auquel il fera un pied de nez en décrochant un deuxième Goncourt sous une identité usurpée.
Gary fut un non-conformiste dans l’âme.
Mais sans les repères d’un Daf de Guémara, sans l’originalité et la respiration du Talmud, le Juif reste seul au monde, avec sa vérité, confiné dans les valeurs que les autres font semblant d'adopter.
C'est sans doute cette solitude qui aura eu raison du grand Gary, un triste 4 décembre 1980.







