Mon mari me dit que je lui fais penser à Don Quichotte.

Pas seulement à cause du chapeau et de la monture fatiguée, mais pour mes luttes — perdues d’avance ? — avec la bêtise ambiante, la piété mal comprise et couverte de religiosité.

Rien ne me peine plus que l’utilisation à tort et à travers du mot “Torah”, à des fins petites, intéressées et souvent mal comprises par ceux qui la citent.

La Torah est un Livre de vie, et non de misérabilisme, si on ne l’avait pas compris.

On n’est pas obligé de “tirer la tête” et d’avoir à supporter tous les malheurs du monde parce qu’on est pratiquant. Ce serait une interprétation erronée de nos Écritures.

La pudeur des femmes, par exemple, valeur noble s’il en est, n’est pas l’abolition de notre féminité. Se couvrir décemment, oui ; se cacher parce qu’incapable de gérer sa part féminine, non.

La Tsni’out ne doit pas être un outil servant à masquer une éventuelle problématique à l’homme. Elle est tout le contraire.

De un.

De même, les larmes et les pleurs — en quantité d’eau — ne sont pas toujours le signe d’une sensibilité juste. On ne peut pas pleurer pour n’importe quoi, et encore moins pour un bluff présenté en drame.

Le véritable désarroi est ténu, parle peu, ne trouve pas ses mots, ne multiplie pas les détails des événements ayant causé sa douleur.

Le vrai malheur ne s’exprime jamais sur un ton de victimisation de soi et de culpabilisation de l’autre. C’est ainsi. Il est pudique et silencieux. Il est recroquevillé sur lui-même, et il faut lui sortir les mots de la bouche, le déceler derrière un visage fermé ou éteint.

Un cortège de pleureuses, une avalanche de likes et de commentaires empathiques sur un témoignage qui se veut affligeant, ne changeront rien à ma perception de ce qu’est une véritable détresse morale.

Oui, il faut parler et dénoncer les abus. Mais ne tombons pas dans l’autre travers, celui de gober tout ce qui suinte de self-compassion.

Et de deux.

Les contenus proposés sur tous les supports toraïques ont le droit de passer par un œil critique — le nôtre, humble lecteur —, même s’ils sont signés du mot “Rav”.

On a le droit d’avoir notre avis sur un sujet, et on a le droit de faire intervenir notre bon sens devant des affirmations qui ne nous semblent pas adéquates. Pavées de bonne volonté, elles peuvent s’avérer être d’une ignorance crasse sur la véritable intention de nos Sages. Prudence dans les interprétations.

Et de trois.

Outil exact

Nous avons été créés droits, sains et logiques, et notre intuition est un merveilleux outil de navigation. Elle sert à traiter et à trier les informations, et si un discours sonne faux, ou qu’un élément qui y est mentionné est suspect, emprunté, gonflé de bondieuseries, mais finalement creux et incohérent, on a le droit de se l’avouer. Et même d’en parler avec une autorité compétente, pour éclaircir la chose.

Ce n’est pas de la médisance ou du Lachon Hara’. C’est une obligation morale.

Servir correctement le Créateur du monde, qui nous veut heureux et sains, demande de la jugeotte et une confrontation d’opinions avec autrui, si on sent que quelque chose ne tourne pas rond.

La Torah est trop belle, trop grande, trop vraie pour qu’on la simplifie, qu’on la cite sans nuances et sans subtilité. En un mot, pour qu’on la rende idiote.

Et pourquoi ce courroux soudain, vous demandez-vous ? Quelle mouche l’a piquée… ? En général, elle parle de culture, de littérature, d’art, de dates épiques, sans sortir de ses gonds…

Maison de Clairvoyance

On cherche quoi dire à Ticha’ Béav : combien le Temple nous manque ! Ou plus récemment, combien nous sommes loin de la sensation que le Temple nous manque. Etc., etc., ad infinitum.

Lorsque Platon, arrivé dans une Jérusalem en ruines, saccagée depuis peu par Nabuchodonosor, rencontre Jérémie en deuil sur le mont du Temple, il s’étonne : “Comment un homme aussi intelligent que toi peut-il pleurer sur des pierres et des monceaux de bois détruits ?”

Et le prophète Jérémie de répliquer, comme un bon Juif, par une question : “Je suppose, Platon, que tu as encore beaucoup de notions philosophiques restées sans réponses ? Présente-les-moi, je te prie”, et Platon s’exécuta.

Le prophète, une à une, les démêla avec une facilité déconcertante, à la stupéfaction de Platon, qui butait sur elles depuis des années.

“Tu vois, dit Jérémie, si j’ai pu résoudre si facilement tes interrogations, c’est parce que de ces pierres rayonnait toute l’intelligence du monde, et de cette Maison j’ai absorbé tout mon savoir. Et maintenant, elle n’est plus. Et l’intelligence s’est assombrie. C’est là-dessus que je pleure.”

Cette Maison était l’endroit par excellence de la limpidité et de la clairvoyance. C’était le canal épuré par lequel le Créateur du monde faisait jaillir sur terre Son Esprit Saint.

Et ça, on ne l’a plus. On peut se tromper de route longtemps, croyant servir son Créateur avec abnégation, et faire fausse route, et ne servir que soi-même en fin de compte.


Que l’étincelle de Vérité et de bon sens que l'Éternel a mise en chacun de nous fasse réellement écho à Sa Volonté.

Amen. Pour très bientôt.