Louis Derungs avait 19 ans lorsque sa vie a basculé. En octobre 2013, près d’une voie ferrée en Suisse, alors qu’il revenait d’une soirée entre amis, il est frappé par un arc électrique de 15 000 volts.
Son corps est brûlé, ses organes intérieurs implosent sous la charge foudroyante, et les médecins devront finalement l’amputer des deux bras. On lui prédit qu’il ne pourra vraisemblablement plus marcher.
S’ensuivent de longs mois d’hospitalisation et de rééducation, dans un combat physique immense.
Mais l’histoire de Louis Derungs ne se réduit pas à une histoire de survie corporelle. Pendant des heures, couché dans un lit d’hôpital, branché, greffé, recousu, dépendant des machines, il est placé face à une question vertigineuse : qui suis-je maintenant que tout ce par quoi je me définissais ne tient plus ?
Un homme, c’est quoi ? Un homme sans bras, est-ce que ça reste un homme ? Qu’est-ce qui me définit dorénavant ?

Avant l’accident, comme beaucoup, il vivait de représentations, de projections de lui-même : réussir, maîtriser, dépasser les limites, aller de l’avant, devenir, ressembler à…
Un quadrillage préétabli, très précis, très serré, dans lequel tout petit Occidental est appelé à entrer.
Mais soudain, ces injonctions deviennent absurdes, et l’accident le transporte dans un autre état. La simple réalité d’être « normal » vole en éclats, sans parler de termes comme « performant », « indépendant », qui ne correspondent plus à rien de son réel.
C’est là que commence une autre quête. La plongée vers soi-même, vers l’étincelle de vie qui est là, même quand le corps est diminué et les membres mutilés.
Un filet de lumière, qui constitue sa particularité, sa singularité, émerge, indépendamment de toutes données extérieures, matérielles ou physiques. Et son lien avec cette vérité épurée, nettoyée de toutes les devantures et codes sociaux, commence à prendre forme.
C’est la rencontre avec soi. La plus bouleversante qui puisse être.
Louis est courageux et ne se cabre pas devant sa nouvelle réalité. Le premier choc passé, celui où il apprend son état, il va se fixer des objectifs, bien sûr. Mais en fin de compte, il ne laissera pas ceux-ci l’écraser de leurs injonctions, qui, même dans sa situation, ont encore leurs prérogatives : les « il faut absolument » sont à éviter.
Il sera beaucoup à son écoute et suivra bien sur une rééducation, mais dans ses limites.
Et si, en fin de compte, il va se mettre debout, marcher, nager, skier, traverser l’Oregon à vélo, ce n’est pas parce qu’il s’est assigné des sommets à conquérir à tout prix.

Mais parce que, porté par l’élan de vie, il a laissé les possibles ouverts, sans les brusquer ni les forcer.
Il va se marier, et en 2024 va naître son fils, le petit Lucas. Et à nouveau une question surgit dans sa tête : un papa sans bras ? Mais c'est contraire à toutes les images. Un papa, c'est fort, c'est « complet », c'est protecteur. C'est tout sauf un amputé.
Et Louis dans ce nouveau rôle qui l'attend, va devoir une nouvelle fois briser les stéréotypes : un papa, c'est avant tout une présence...
Prends ces ailes...
Le message juif universel va dans ce sens : l’homme est créé « Bétsélem Élokim », à l’image de D.ieu. Cela signifie que sa grandeur ne repose pas sur ce qu’il possède, produit ou contrôle, mais sur une dignité intérieure qui précède toutes les circonstances de la vie.
« Des merles chantent dans le plus profond de la nuit,
Prends ces ailes brisées et apprends à voler.
Toute ta vie,
Tu as toujours attendu que ce moment arrive… »
« Blackbird singing in the dead of night,
Take these broken wings and learn to fly.
All your life
You were only waiting for this moment to arise. »
The Beatles
Tellement bien dit.




