La veille[1] de Pourim, l’ensemble du peuple juif à travers le monde a l’habitude de jeûner. Ce jeûne s’appelle « Ta'anit Esther », nom qui semble indiquer une sorte de commémoration du jeûne instauré par Esther avant qu’elle ne risque sa vie pour sauver son peuple, en se présentant devant le roi A’hachvéroch. Or ce jeûne eut lieu pendant le mois de Nissan et non en Adar. Les Richonim[2] expliquent que Haman avait initialement prévu d’anéantir le peuple juif le 13 Adar et ce jour se transforma en faveur de la nation juive, qui eut l’autorisation de détruire le peuple d’'Amalek.
Le Roch cite la Guémara affirmant que Moché décréta un jour de jeûne lorsque le Klal Israël alla combattre 'Amalek. Cela établit la pratique de jeûner avant d’aller en guerre. Par conséquent, nous pouvons supposer que lorsque le peuple juif entra en guerre contre 'Amalek le 13 Adar, il jeûna également. Notre jeûne, chaque année, le 13 Adar, commémore donc leur jeûne. Mais cela soulève une question. Les Bné Israël allèrent en guerre à plusieurs reprises au cours de l’Histoire et l’on peut supposer qu’ils jeûnèrent à chaque fois, mais aucun autre jour de jeûne ne fut transformé en jour de jeûne national. Y a-t-il quelque chose de plus spécifique au Ta'anit Esther qui le rende universellement accepté par le Klal Israël ?
De plus, le Ta'anit Esther est généralement considéré comme le plus indulgent de tous les jeûnes, peut-être parce qu’il n’a pas de source explicite dans la Guémara. Cependant, les textes kabbalistiques affirment qu’il s’agit du jeûne le plus important.[3] Pourquoi ?
Quand Haman monta au pouvoir, il persuada le roi A’hachvéroch de décréter l’anéantissement peuple juif. Après la chute de Haman, Esther supplia le roi d’annuler ce décret de génocide. Cependant, le roi lui expliqua que la dépêche avait été écrite en son nom et scellée de son sceau et qu’un tel décret ne pouvait pas être révoqué.[4] Il existe un principe bien connu selon lequel, tout au long de la Méguila, chaque fois que le mot « Hamélekh » est utilisé sans le nom d’A’hachvéroch, il peut également être interprété comme faisant référence au véritable Roi, c’est-à-dire à Hachem. Ainsi, la Méguila enseigne que le décret d’Hachem autorisant la destruction du peuple juif au moment de Pourim ne fut pas réellement aboli, mais seulement différé.
Le Chévet Kéhati explique que chaque année, le peuple juif est menacé de voir ce décret se réaliser. De ce fait, les Sages ont instauré un jour de jeûne, le jour même où la destruction aurait dû avoir lieu, soit le 13 Adar. Le jeûne annuel n’est pas simplement une commémoration du jeûne d’origine, mais il s’agit d’un effort continu pour conjurer le décret de destruction qui n’a pas encore été complètement aboli. C’est pourquoi le Ta'anit Esther est un jeûne si important – c’est notre principal moyen de nous tourner vers Hachem dans l’espoir qu’Il continuera à empêcher le décret de Haman de se concrétiser.
Les Kabbalistes soulignent que malheureusement, il y eut un moment dans l’histoire juive où le décret s’appliqua. C’était en 1648, année surnommée « Ta’h Vétat », lors des terribles massacres de Chmielnicki, où plus de cent mille Juifs furent assassinés par des cosaques déchaînés. Le Yisma’h Moché trouve une allusion à cet événement, lié à l’histoire de Pourim dans la Méguila elle-même. Au début de la Méguila, le mot ’Hour est utilisé, mais la lettre ’Het est plus grande que toutes les autres lettres. De même, à la fin de la Méguila, dans les mots « Véyikhtov », la lettre Tav est également plus grande que les autres lettres. Les Richonim proposent diverses interprétations sur ces différences de taille.[5] Le Yisma’h Moché note que si nous assemblons ces deux lettres, elles forment le mot « Ta’h », allusion à la date des massacres de Chmielnicki. Si Hachem avait permis au décret original de se concrétiser à l’époque de Pourim, cela aurait engendré la destruction totale du Klal Israël, ’Hass Véchalom. En reportant la calamité, le même nombre de Juifs périrent, mais à cette date plus tardive, il y avait beaucoup plus de Juifs dans le monde, et ce nombre ne représentait pas l’ensemble du peuple juif.[6]
Comme l’affirme le texte de la Haggada, dans chaque génération, les nations se lèvent pour essayer de nous détruire. Jusqu’à la venue du Machia’h, que l’on espère proche, le Ta'anit Esther est une occasion unique de se tourner vers Hachem, de prier et de Le supplier de repousser continuellement le décret de Haman jusqu’à ce qu’il soit complètement aboli.
[1] Ou avant-veille dans certaines villes comme Jérusalem.
[2] Roch, Méguila, Siman 1 ; Ran, ibid.
[3] Maguid Harakia, p.144 citant le Chévet Kéhati 1ère partie, Siman 23.
[4] Méguilat Esther 8:8.
[5] Voir Maguid Harakia, p.141-142 au nom du Rokéa’h.
[6] Maguid Harakia, p.146-148.






