Les deux notions de Bita’hon (confiance) et de Hichtadlout (effort) sont, en essence, contradictoires, comme l’explique Rabbi Nathan de Breslev. Ce sont deux voies parallèles, fondées sur une perception de la réalité totalement différente, et qui ne peuvent pas se rencontrer.
La perception de la Hichtadlout (l’effort) affirme que l’homme doit se comporter selon les règles du jeu de ce monde. Il doit agir de manière naturelle et organisée, selon le principe suivant : cause = conséquence. À l’inverse, la perception du Bita’hon (la confiance) déclare explicitement qu’il n’existe aucune règle au jeu. Tout est entièrement entre les mains du Créateur, béni soit-Il. Et l’action naturelle n’a, en soi, aucune signification : autrement dit, cause ≠ conséquence. Ce paradoxe n’a pas de résolution dans notre monde. Car, en vérité, ces deux perceptions cohabitent ensemble. Mais nous, avec notre intelligence limitée, n’avons pas la capacité de contenir deux contraires. Alors que faire ?
Rabbi Nathan trace une voie particulière, destinée à nous guider pour identifier le point exact où nous devons activer la perception de la Hichtadlout, et le point à partir duquel il faut relâcher prise et s’en remettre, avec une confiance totale, au Créateur du monde. Ainsi, nous saurons au moins à quel moment il nous incombe d’agir selon les règles de fonctionnement de ce monde, et à quel moment notre rôle est de ne rien faire, mais d’attendre l’intervention exclusive d’Hachem. Tout cela est profondément lié a la notion de : ‘Halal Hapanouï, l’espace vide, et la vie dans la réalité.
Conseil et effort
Rabbi Nathan distingue deux situations différentes de confrontation à la question de la subsistance. Et, en vérité, cela ne concerne pas seulement la Parnassa (subsistance), mais toutes les épreuves de la vie. Il y a d’abord l’étape ordinaire et normale, dans laquelle l’homme sait plus ou moins ce qu’il doit faire et quel travail, selon les voies naturelles, est censé lui permettre de gagner sa subsistance. Mais bien souvent, l’homme se retrouve à un carrefour, où il doit décider dans quelle direction aller, alors qu’il a devant lui d’innombrables possibilités. Par exemple, il doit décider dans quel domaine il souhaite travailler, et les possibilités sont beaucoup trop nombreuses. Pour prendre la bonne décision, l’homme a besoin d’un véritable conseil. Mais dans ces zones de doute, il ne voit pas le conseil. Tout est confus. Il ne sait réellement pas quoi faire. C’est une réalité de ‘Halal Hapanouï, d’espace vide.
Par définition, le ‘Halal Hapanouï est un lieu vide, où la présence d’Hachem n’apparaît pas de façon dévoilée, mais seulement de manière cachée. Et où rencontrons-nous, dans nos propres termes, un lieu vide ? Lorsque nous nous trouvons face à une certaine réalité dans laquelle toutes les possibilités sont ouvertes. C’est cela que l’on appelle un ‘Halal Hapanouï. Quel effort dois-je fournir maintenant ? Que vais-je vendre pour gagner ma vie ? Que devrais-je produire ? Toutes les possibilités sont ouvertes, et je n’ai aucune idée de la voie véritablement juste. J’ai besoin d’un conseil.
Lisons les paroles de Rabbi Nathan dans le Likouté Halakhot (Hilkhot Pikadon 3, 3) :
« Car, en vérité, celui qui a un peu d’intelligence dans la tête peut comprendre et voir que tout le bénéfice de toute activité commerciale dépend essentiellement du conseil qu’Hachem, béni soit-Il, lui donne : savoir quoi vendre, quoi acheter et quoi vendre au moment opportun. Car l’homme ne sait pas par quoi il gagnera de l’argent. Et tant qu’il ne connaît pas le véritable conseil — quoi vendre —, aucune action ni aucun effort ne lui seront certainement utiles. Au contraire, il peut même perdre à cause de son activité commerciale. C’est pourquoi l’essentiel, c’est le conseil ! Qu’il mérite qu’Hachem, béni soit-Il, fasse naître dans son cœur un conseil complet, afin qu’il sache quoi vendre d’une manière qui lui permettra de gagner. Or ce conseil provient uniquement d’Hachem, béni soit-Il, et ne dépend absolument pas de l’action de l’homme. »
La multiplicité des possibilités
C’est ici qu’intervient la règle fondamentale de Rabbi Nathan : dans le ‘Halal Hapanouï, l’espace vide, il n’y a pas de place pour la Hichtadlout. Là, il faut du Bita’hon, de la confiance, et attendre que le conseil vienne directement d’Hachem, béni soit-Il.
« Ce n’est qu’ensuite, lorsqu’il mérite de recevoir le conseil qui lui permet de savoir quoi vendre, que l’homme doit alors réaliser l’activité qu’Hachem, béni soit-Il, lui aura préparée. Car le conseil permettant de savoir quel commerce entreprendre — ce qui est l’essentiel — ne dépend absolument pas de l’action de l’homme, mais uniquement du Bita’hon et de la Émouna. Car cela relève du discernement à partir du ‘Halal Hapanouï, l’espace vide. En effet, avant que l’homme ne connaisse aucun conseil, il se trouve dans une dimension de ‘Halal Hapanouï, un espace vide de toute intelligence, puisqu’il ne sait encore par quelle intelligence attirer la lumière de l’abondance de la Parnassa. Puis, lorsque Hachem, béni soit-Il, éclaire ses yeux et lui envoie un bon conseil — celui d’entreprendre le commerce d’une chose dont il pourra tirer un bénéfice — malgré cela, l’homme doit encore réaliser concrètement cette activité. Car Hachem, béni soit-Il, désire notre travail, afin de purifier toutes les choses de l’emprise des Klipot (écorces) provenant de Chvirat Hakélim (la brisure des vases). »
Que nous dit ici Rabbi Nathan ? Il parle certes de la Parnassa, mais cela est vrai pour tout carrefour auquel l’homme peut être confronté, lorsqu’il se retrouve face à cette même interrogation : quelle Hichtadlout dois-je faire ? Que dois-je faire pour aider mon enfant ? Que dois-je faire pour choisir le bon Chiddoukh ? Que dois-je faire avec moi-même pour réussir dans un certain domaine ? Et, encore une fois, nous parlons ici d’une situation où tu ne sais réellement pas quoi faire. Non pas parce que tu n’as rien à faire — ce qui serait déjà, relativement parlant, une situation réparée. Là, au moins, tu sais que tu ne peux rien faire. Au contraire : tu as trop de possibilités d’actions, et chaque possibilité présente des arguments dans un sens comme dans l’autre. Comment décider ? Comment savoir ? C’est cela que l’on appelle le ‘Halal Hapanouï : la multiplicité des possibilités.
Le domaine de la Hichtadlout
Rabbi Nathan met de l’ordre pour nous...
Si l’on regarde le résultat final, pourquoi une certaine personne a-t-elle fait quelque chose et réussi, tandis que ses amis n’ont pas réussi dans exactement le même domaine ? Quel est son secret ? Son secret, c’est le conseil qu’il a reçu. Ou, avec nos mots : son idée. Et si nous parlons de l’exemple du commerce, le conseil consistait à savoir précisément quoi vendre, à quel endroit et à quel moment. Il s’agit d’un très grand nombre de paramètres variables, et cet homme a réussi à viser l’idée exacte, celle qui allait réussir. Le conseil et l’idée sont la base de toute réussite. L’action accomplie à la suite de cette idée n’est déjà qu’une conséquence.
Et qui lui a donné cette idée ? L’homme ne peut pas inventer seul une idée. Une idée ne vient pas à la suite d’une réflexion acharnée. Quelqu’un lui a jeté cette idée dans la tête. Même s’il nous semble que la décision est venue après avoir pesé tous les aspects et toutes les données, ce n’est pas tout à fait exact. Car, généralement, de la même manière que tu as choisi cette proposition précise, tu aurais pu en choisir une autre. Tu aurais pu examiner les mêmes données et parvenir à une conclusion totalement opposée. Toute personne qui observe avec honnêteté son processus de décision sait reconnaître le moment où la décision tombe en elle, ainsi que le conseil précis avec lequel elle va avancer.
Et cela vient uniquement d’Hachem ! C’est Lui le Maître du conseil. Dès lors, explique Rabbi Nathan, tant que le conseil ne commence pas à briller dans l’esprit de l’homme, celui-ci se trouve dans un ‘Halal Hapanouï. Toutes les possibilités sont ouvertes devant lui, et il n’a aucun moyen de concrétiser sa Hichtadlout. Il ne sait pas comment agir, car il n’a pas encore reçu de conseil. Dans une telle situation, seul le Bita’hon doit le guider. Il doit s’en remettre à Hachem, avec confiance, afin qu’Il lui indique la voie juste. À partir de là, une fois que le conseil apparaît, commence le jeu de la Hichtadlout de l’homme. Tu as reçu un conseil ? Va en faire quelque chose. Et la Hichtadlout doit alors se faire selon les règles du jeu du monde naturel.
Si nous voulions décrire cela de manière imagée, nous dirions ainsi :
Avant le conseil, il existe un grand ‘Halal Hapanouï, un vaste espace vide, dans lequel l’homme n’a pas la possibilité d’agir. Le conseil apparaît à l’intérieur de cet espace, comme l’apparition des mondes, et c’est dans le cadre de ce conseil que l’homme doit agir. [...] La capacité de l’homme à agir n’existe que dans le cadre de la réalité. C’est pourquoi, tant que le conseil n’est pas apparu, c’est comme si la réalité dans laquelle l’homme est censé agir n’avait pas encore été créée. Ce n’est qu’après l’émanation du conseil que vient le rôle de l’homme : le concrétiser et le faire passer à l’acte.
Fais quelque chose !
Un élève demande : tout cela est très beau, mais que dois-je faire si le conseil que j’ai suivi se bloque et ne réussit pas ?
Si le conseil s’est bloqué et que tu te retrouves de nouveau face à une multiplicité de possibilités, sans conseil clair indiquant une direction précise, tu dois revenir une nouvelle fois dans l’espace du Bita’hon. Le ‘Halal Hapanouï n’est pas un phénomène ponctuel. Entre chaque détail de la Création, il existe un espace vide. Ainsi, avant chaque passage d’une étape à l’autre, l’homme rencontrera lui aussi un ‘Halal Hapanouï. Et à chaque fois, dans ces endroits-là, l’homme doit de nouveau relâcher prise et s’en remettre à Hachem, afin qu’Il lui trace la voie et le répare par un conseil juste.
Mais alors, où est la difficulté ? Il est très difficile de rester dans cet espace du ‘Halal Hapanouï, sans rien faire. Le monde nous éduque à prendre une responsabilité illusoire sur chaque chose, même lorsque nous n’en avons pas réellement la possibilité. Et lorsque nous nous retrouvons dans une situation où nous n’avons aucune idée du conseil juste à suivre, ce serait une erreur de dire : « Allons, tu dois faire une Hichtadlout. » Cette phrase vient d’un présupposé selon lequel l’homme doit toujours agir. Il lui serait interdit, même pour un instant, de ne pas savoir quoi faire. Ce ne serait pas convenable. « Fais n’importe quoi, l’essentiel est de ne pas t’arrêter » : voilà le ton du monde.
Mais Rabbi Na’hman nous donne un peu de clarté intérieure...
Lorsque tu te trouves dans le ‘Halal Hapanouï, relâche prise. C’est cela que tu dois faire : croire, avoir confiance, et attendre. Croire que le conseil se trouve auprès d’Hachem, Lui faire confiance qu’Il sera avec moi, et attendre qu’Il m’envoie l’idée et la décision qui m’indiqueront vers où continuer. Il n’y a pas non plus d’intérêt à se rabaisser soi-même, ni à se répéter dans la tête une vieille rengaine : « Ce n’est pas bien, tu dois faire quelque chose. » Comme si, puisque je ne fais rien, le minimum de responsabilité consistait au moins à me dire que ce n’est pas correct. Mais ce n’est pas vrai. Tu n’es obligé à rien. Tu n’es pas responsable. Lorsque tu as la possibilité d’agir, tu dois faire une Hichtadlout.
Mais pour l’instant, tu n’as pas la capacité de faire une Hichtadlout, car tu n’as pas la capacité de décider. Te rabaisser toi-même, cela ne s’appelle pas faire une Hichtadlout. Pour l’instant, dans ce ‘Halal Hapanouï, cet espace vide qui précède le conseil, tu n’as pas la possibilité d’agir. C’est là que Hachem agit Seul. Le conseil doit apparaître à l’intérieur du ‘Halal Hapanouï. Et jusqu’à ce moment-là, tu dois simplement attendre. Faire confiance à Hachem. Le prier. Et Lui demander Son conseil. [...]
Tiré du feuillet “Karov Hachem”




