Où en sommes-nous de l’étude de la Torah dans notre génération où un cours de Torah s’écoute en un clic, où l’intelligence artificielle prétend répondre à tout ? Internet a-t-il rapproché les Juifs de la Torah ou a-t-il appauvri le Limoud ? Peut-on vraiment être transformé par une page du Talmud ? Comment donner envie d’étudier à une génération qui a déjà tout à portée de main ?
Répondre à des questions d’une telle importance nécessitait le regard fin et connaisseur de Rav Ichaï Assayag, fondateur du Collel Nétivot Hahalakha en 2021, formé auprès de Rav Ya’akov Tolédano à la Yéchiva Ketana ’Hazon Baroukh, puis à la célèbre Yéchiva de Poniovitz, où il a étudié pendant de nombreuses années. Ancré dans l’exigence du Beth Hamidrach, mais également familier de la diffusion de Torah en ligne avec notamment le Daf Hayomi, il nous livre une réflexion profonde, lucide et stimulante sur le Limoud à notre époque.
L’étude de la Torah et nous
Peut-on être un bon Juif sans être un grand érudit ?
Oui, mais on doit être un grand étudiant : pas forcément quelqu’un qui maîtrise tous les textes, mais quelqu’un qui veut savoir et avancer, selon ses capacités.
Est-ce que tout le monde est fait pour étudier la Torah ?
Oui, tout le monde est fait pour étudier. Mais tout le monde n’étudiera pas de la même manière, ni au même niveau.
Dans les études profanes, certains feront médecine, d’autres comptabilité et d’autres un parcours plus simple. Dans la Torah, c’est pareil : il existe des niveaux. Il y a le texte simple, la compréhension des mots, puis les questions, les résumés, la Michna, la Guémara, les commentaires...
Même celui qui a étudié toute sa vie continue à évoluer. Ce qu’il comprend à 90 ans n’est pas ce qu’il comprenait à 15 ans. L’essentiel n’est pas que chacun fasse la même chose, mais que chacun trouve ce qui lui correspond.
Certains trouveront leur place dans le Moussar, d’autres dans la Halakha, d’autres dans le ‘Houmach et d’autres dans la Guémara. La Torah est assez vaste pour que chacun y trouve son chemin et son plaisir.
Quid de l’étude de la Torah pour les femmes ?
L’étude des femmes se distingue de celle des hommes, il faut savoir quels sujets étudier et dans quel cadre.
Auparavant, les femmes recevaient surtout les connaissances nécessaires à la vie juive pratique. Aujourd’hui, comme elles sont beaucoup plus exposées au monde extérieur et engagées dans les études générales, il est nécessaire qu'elles aient un bagage fort, pour qu’elles puissent rester solides et protéger leur lien à la Torah.
Comment savoir si l’étude de la Torah nous transforme vraiment ?
C’est comme vouloir expliquer le goût du chocolat à quelqu’un qui n’en a jamais mangé. Il n’y a pas de réponse théorique : il faut essayer. Celui qui goûte à l’étude, qui s’y engage sérieusement, finit par voir les résultats. Les débuts peuvent être difficiles parce que la Torah demande un effort. Mais quand on tient bon, quelque chose se passe. Beaucoup de gens peuvent témoigner qu’après une semaine, un mois, un an d’étude régulière, ils ne sont plus les mêmes.
L’étude devient une addiction positive : elle demande un effort, mais elle donne une profonde satisfaction. On découvre que l’on peut penser autrement, vivre autrement, comprendre autrement.
En quoi l’étude de la Torah change une personne, voire un foyer ?
Étudier tous les jours est un engagement. Une personne engagée a un contact fort avec les textes sacrés, et elle se transforme forcément.
La semaine passée, un voisin m’appelle et me demande de venir chez lui, je comprends à son intonation qu’il veut me voir tout de suite. J’accours à son domicile, il m’ouvre et il me dit avec un grand sourire : "J’ai fini le Chass !" (Tous les traités du Talmud, ndlr) C’est une personne qui a un métier manuel, qui a eu un déclic il y a cinq ans, et il a commencé à étudier le Daf Hayomi, une page de Guémara par jour.
Cela a transformé tout son entourage en véritables foyers de Torah : par exemple, son gendre est au Collel, son fils à la Yéchiva, et ce sont des élèves particulièrement sérieux. Il m’a dit qu’il est content, je lui ai dit qu’il devrait plutôt s’applaudir. Il ne comprenait pas, alors je lui ai précisé ma pensée : "C’est grâce à ton étude qu’ils sont devenus ce qu’ils sont aujourd’hui. Il y a des gens comme toi qui, même s’ils ne sont pas au Collel, montrent que le but de leur vie, c’est la Torah. Et cela crée un engouement."
Le Limoud dans un monde en profonde mutation
Mais est-ce pertinent, dans le contexte d’inflation et de besoin matériel de nos sociétés, d’étudier, sinon toute la journée, au moins une partie de la journée ? Le sacrifice à consentir n’est-il pas trop grand ?
Je vais vous répondre par une autre anecdote : un de mes élèves, pas très religieux, rachète un magasin d’optique. Quand on achète un magasin, on a évidemment des dettes ; au début, son magasin est ouvert Chabbath, mais rapidement, malgré les recommandations de son comptable de rester ouvert le samedi, il décide de fermer Chabbath. Il se rend compte que le chiffre d’affaires n’a pas diminué, et il se dit alors : "De la même façon, je vais ouvrir une heure plus tard tous les jours pour étudier un peu le matin !" Son comptable lui dit : "Mais vous êtes complètement fou ! Vous allez déposer le bilan si vous faites une chose pareille !" Mon élève ne l’écoute pas, et quelques mois plus tard, il se rend compte que son chiffre d’affaires est inchangé.
Aujourd’hui, son magasin est fermé Chabbath, il ouvre tous les matins deux heures plus tard et il ferme une heure plus tôt pour étudier. Il a donc complètement changé, puisqu’il travaille moins ; à la place, il étudie la Torah trois heures par jour, et il gagne autant.
Pourquoi étudier une Torah vieille de plusieurs millénaires dans un environnement qui change sans cesse ?
Il faut d’abord se demander ce qui a vraiment changé.
L’environnement a changé : on est passé du cheval à la voiture pour les moyens de transport, à Internet et à l’intelligence artificielle pour les moyens de communication. Mais l’homme, lui, reste le même : il garde les mêmes défauts, les mêmes qualités, les mêmes faiblesses, les mêmes questions.
La Torah est le code du monde. Nos Sages disent qu’Hachem a regardé dans la Torah et a créé le monde. Cela signifie que la Torah contient l’ADN du monde. Celui qui tient la Torah entre ses mains tient la carte intérieure de la création et de l’être humain.
Le monde est peut-être devenu plus pratique, mais il n’est pas forcément devenu meilleur. Aujourd’hui, les loisirs occupent une place centrale, l’effort diminue, la réflexion aussi. L’intelligence artificielle peut donner l’illusion que quelqu’un réfléchira à notre place. Mais si l’homme cesse de réfléchir, il deviendra moins intelligent.
La Torah oblige au contraire à penser. Elle ne permet pas d’accepter un texte sans question. Il faut comprendre, analyser, intégrer. Elle développe l’intelligence personnelle, pas seulement l’accès à une réponse.
Quelles sont vos raisons d’être optimiste sur l’évolution de l’étude de la Torah ?
Si l’on regarde les dernières générations, on voit que l’étude de la Torah avance. Après la destruction terrible du monde de Torah en Europe, on aurait pu croire qu’il serait impossible de reconstruire. Et pourtant, les Yéchivot, les Collelim, les Baté Midrachot se sont multipliés.
Même en France, l’évolution est impressionnante. Il y a quelques décennies, trouver un cadre solide d’étude était beaucoup plus difficile. Aujourd’hui, dans certaines villes, les lieux d’étude se développent en continu, et la demande grandit.
On voit aussi des jeunes qui commencent très tôt. Certains, issus de familles simples, se lancent dans le Daf Hayomi à 12 ans et terminent le Chass à 17 ou 18 ans. Cela aurait été difficilement imaginable autrefois.
L’étude de Torah ramène à la Torah. Plus il y a d’étude, plus les gens reviennent vers la Torah ; plus ils reviennent vers la Torah, plus l’étude se développe. C’est un cercle vertueux.
Avez-vous malgré tout des réserves sur cette évolution ?
Oui. Le risque, aujourd’hui, est que la facilité fasse perdre en profondeur.
Les outils modernes, les traductions, les livres explicatifs, les cours accessibles sont une bénédiction. Ils ouvrent des portes. Mais l’étude ne peut pas devenir trop facile. Étudier, ce n’est pas lire rapidement et passer à autre chose. Étudier, c’est s’imprégner, se "casser la tête", revenir sur une phrase, construire une compréhension.
Quand on lutte pendant deux jours sur une difficulté, ce que l’on comprend devient un acquis. Si tout est donné trop vite, on peut perdre l’investissement intérieur. Un niveau supérieur demande un effort supérieur. Trop de facilité peut abaisser le niveau d’étude.
C’est aussi ce que l’on voit avec l’intelligence artificielle : si quelqu’un d’autre réfléchit à notre place, il reste une intelligence artificielle, pas une intelligence construite en nous.
L’étude de la Torah face à la révolution technologique
Justement, qu’est-ce que les nouvelles technologies ont changé dans l’étude de la Torah ?
La première chose que les nouvelles technologies ont développée, c’est la possibilité d’étudier à n’importe quel endroit et à n’importe quel moment. On ne peut plus dire : "J’habite dans une petite ville, comment vais-je étudier ?" Que l’on soit en déplacement, loin d’une grande communauté, dans le fin fond de la France ou ailleurs dans le monde, la Torah est aujourd’hui accessible. Partout, tout le temps.
Il y a une proximité nouvelle. On peut choisir le sujet, la langue, le format, la durée, le niveau. Il y en a pour tous les goûts et pour tous les profils. Avant, on avait parfois une synagogue, un Rav, et si cela ne convenait pas, les options étaient limitées. Aujourd’hui, en quelques clics, on peut trouver un cours sur mesure.
Cela a démocratisé le contact avec la Torah. Des gens qui ne connaissaient presque rien ont pu découvrir leur identité juive grâce à Internet. Certains ont fait Téchouva ainsi. Pour celui qui enseigne aussi, le changement est immense : un cours qui aurait réuni cinquante personnes physiquement peut aujourd’hui toucher des milliers d’auditeurs.
C’est une révolution de diffusion. Mais cette facilité ne doit pas faire oublier que l’étude demande toujours un engagement personnel.
Voyez-vous aussi des inconvénients dans cette étude en ligne ?
Oui, pour celui qui apprend comme pour celui qui enseigne. Pour celui qui apprend, la difficulté est d’approfondir. Un cours audiovisuel doit rester agréable, accessible, fluide. Celui qui écoute ne peut pas toujours poser ses questions, et s’il ne comprend pas un point, il peut rester bloqué. Le vrai Limoud implique un échange : avec un livre ouvert, un Rav, une question que l’on travaille jusqu’au bout.
Si Internet permet une diffusion extraordinaire, la quantité ne remplace pas toujours la qualité. Il existe bien sûr des cours de qualité, mais le très haut niveau, l’étude qui exige de se "casser la tête", se trouve encore plus naturellement dans le Beth Hamidrach, dans le contact direct, dans l’échange.
Pour celui qui enseigne, il y a un autre manque : le contact humain. Parler à une caméra, à un mur, sans voir les élèves, sans recevoir leurs questions, sans sentir leur progression, c’est difficile. Un Rav a aussi besoin de voir ses élèves avancer, d’entendre ce qu’ils ont compris, de partager un lien réel. Les cours enregistrés sont précieux, mais ils ne remplacent pas complètement la rencontre.
Avez-vous un exemple d’un parcours transformé grâce à Internet ?
Oui. Un jeune homme habitait dans une petite ville du sud de la France, un endroit très éloigné d’un cadre juif vivant. Il n’y avait presque pas de familles juives autour de lui. Il a découvert des conférences sur Internet, notamment de grands Rabbanim francophones, et cela a réveillé en lui une recherche d’identité juive.
S’il avait vécu en région parisienne, il aurait sans doute trouvé plus facilement une communauté, des cours, un Rav. Là où il vivait, c’était presque impensable. Internet a été le déclencheur.
Il a ensuite continué à chercher, à poser des questions, puis il est allé à la source : la Yéchiva. Aujourd’hui, il a construit une vie de Torah solide. Ce n’est pas une Téchouva superficielle, mais un vrai parcours profond. Une conférence mise en ligne, parfois sans que celui qui l’a donnée sache qui l’écoutera, peut sauver une âme.
Se mettre ou se remettre à l’étude de la Torah
Que conseilleriez-vous à quelqu’un qui veut commencer à étudier ?
C’est l’une des questions les plus difficiles, parce qu’une réponse générale est presque toujours fausse. Le meilleur conseil est personnalisé. Il faut parler avec quelqu’un qui connaît la personne, son niveau, son caractère, son entourage, ses besoins.
Mais au départ, il faut goûter un peu à tout : un cours de Halakha, un peu de ‘Houmach, de Moussar, peut-être de Guémara. Pour savoir ce qui nous parle, il faut essayer.
La Guémara occupe une place particulière parce qu’elle forme l’esprit. Elle apprend à analyser un texte, à entendre une idée puis son contraire, à peser, à revenir, à reconstruire. Elle ouvre toutes les portes. Mais tout le monde ne peut pas commencer par une Guémara difficile, seul, sans cadre. On peut commencer doucement, avec un ami, avec un Rav, avec un cours adapté.
Le contact direct avec un Rav reste la meilleure chose. Quand on ne l’a pas, Internet peut être une aide précieuse, mais il faut garder le souci d’être guidé.
Comment redonner un second souffle à quelqu’un qui étudie déjà depuis un certain temps, mais s’ennuie ou tourne en rond ?
Il lui faut deux choses : un challenge et de la profondeur.
Un challenge, c’est un cadre clair : par exemple étudier le Rachi de la Paracha chaque semaine, une Halakha par jour, un passage de Messilat Yécharim, ou le sujet d’une fête avant qu’elle arrive. Il faut quelque chose avec un début, une fin, un rythme.
La profondeur, c’est ne pas se contenter de lire. Il faut poser des questions, résumer, écrire, partager, écouter d’autres questions, demander à un Rav. Même quelques mots de Rachi peuvent ouvrir un monde entier lorsqu’on les étudie vraiment.
L’étude doit être active. Et pour qu’elle devienne un plaisir, elle doit être adaptée. Ce qui donne du goût à l’un ne donnera pas forcément du goût à l’autre. Mais quand on trouve le bon sujet, le bon niveau et le bon cadre, l’effort devient source de joie.
Faut-il intégrer la ‘Hassidout ou la Kabbala dans son étude ?
Il faut être prudent. La Kabbala demande un très haut niveau de connaissance et de piété. L’aborder trop tôt, de manière trop légère, peut être dangereux.
La ‘Hassidout peut avoir une grande force : elle élève, elle donne du goût, elle met du baume au cœur, elle rapproche. Mais elle doit venir comme un ajout, pas comme le plat principal. Pour donner une image : un plat sans sel manque de goût, mais trop de sel gâche tout. Il faut d’abord un plat de résistance.
Celui qui a déjà des bases solides peut apprécier la profondeur de ces enseignements. Mais si l’on s’arrête uniquement à cela, sans Torah écrite, sans Halakha, sans Guémara, sans capacité d’analyse, on risque de rester au premier degré et de mal comprendre.
La Guémara apprend justement le Pilpoul : dire une chose, puis son contraire, revenir, analyser, reconstruire. C’est une école de pensée. Quand cette base existe, d’autres textes peuvent être vécus avec plus de justesse.
Votre mot de la fin ?
Dans la langue française, quand on parle d’étude, on pense souvent aux études qui mènent à un métier. On étudie une matière, on obtient une compétence, puis une profession.
La Torah, ce n’est pas cela. Elle ne donne pas seulement un savoir-faire. Elle transforme la personne. Elle change l’homme à tous les niveaux. Le but de l’étude de la Torah n’est pas d’acquérir un métier, mais de se rapprocher d’Hachem.
Le Néfech Ha’haïm explique qu’Hachem s’est basé sur la Torah pour créer le monde. Donc, lorsque l’on étudie la Torah, on étudie en quelque sorte la façon de penser d’Hachem, Sa manière de regarder le monde.
Il donne une image magnifique : celui qui étudie la Torah trempe son cerveau dans le cerveau d’Hachem. La Torah purifie le cerveau, elle change l’homme. Elle ne lui donne pas seulement des connaissances : elle le rend meilleur.
Propos recueillis par Alexandre Rosemblum






