La plupart des gens croient que la émouna se borne à une reconnaissance intellectuelle de l’existence d’un Créateur du monde. Or cette connaissance intellectuelle existe également chez les croyants non-juifs.

C’est ainsi qu’il faut comprendre les termes du prophète « … et le juste vivra par sa émouna » (‘Habaqouq II,4), c’est à dire qu’il est exigé de nous une émouna vivante ; il est exigé de nous une vie de émouna. Pour nous, la divinité  ne se limite pas à l’objet d’un savoir philosophique et d’une tribune artificielle. Il est un « D. vivant », « un Roi qui vit et qui subsiste », un Etre qui nous fait vivre à chaque instant et nous accompagne au cours de toutes les générations. « Moi HaChem qui suis le Premier… et demeure encore avec les derniers » (Yechayahou 41, 4). C’est pourquoi les Sages peuvent affirmer : « Sur qui devrons-nous nous appuyer ? Sur notre Père qui est au ciel ».

La émouna en l’existence d’un Créateur doit être telle qu’elle influe sur tout le déroulement de notre vie. Elle est l’objectif de toutes les mitsvot, comme l’écrit le Rema dans le premier chapitre du Choul’han Aroukh : «  Le verset "Je place constamment  HaChem en face de moi" est un principe fondamental de la Tora et le secret de la valeur des justes qui marchent devant D., car la façon dont l’homme s’assoit, se déplace et vaque à ses occupations lorsqu’il est seul dans sa maison ne ressemble pas à la façon dont il s’assoit, se déplace et vaque à ses occupations devant un roi prestigieux ; et son parler et sa façon d’ouvrir la bouche à sa guise ne sont pas les mêmes avec sa maisonnée et ses proches qu’en présence du roi etc. ». La façon d’être du juif est celle d’un homme devant lequel D. Se trouve présent chaque seconde, un homme qui se sent constamment observé et surveillé.

On comprend donc aisément qu’à la émouna, ainsi définie, il y a de nombreux niveaux, comme l’explique Rav Ye’hézkel Lewinstein (Or Ye’hézkel, chapitre sur laémouna) qui souligne que la Tora elle-même rend compte de ce fait. En effet, avant que Moché et Aharon n’aillent trouver Pharaon, D. ordonne à Moché d’aller annoncer le projet de libération aux enfants d’Israël eux-mêmes et Moché objecte qu’ils ne le croiront pas  (Chemot IV, 1). Le Midrach  (Chemot rabba III, 14) rapporte que D. lui a rétorqué que c’est pure médisance car ils sont maaminim benei maaminim, « des croyants descendants de croyants », ce qui s’est confirmé lorsque Moché est effectivement allé le leur annoncer (Chemot IV, 31). Nous voyons donc qu’ils sont, déjà alors, appelés maaminim, des croyants. Or plus tard, après le passage de la mer Rouge, il est dit que « Les enfants d’Israël craignirent HaChem et ils crurent en D. et en Moché » (Chemot XIV, 31).

« Car au départ, explique Rav Ye’hezkel Lewinstein, il s’agissait de croire en la tradition qu’ils avaient reçu qu’un libérateur viendrait un jour en leur disant pakod pakadetiJe Me souviendrai de vous, mais ce n’était pas encore là la émouna intégrale. C’est seulement après toutes les interventions de D. accompagnant la Sortie d’Egypte, les Dix plaies et la traversée de la mer Rouge que leur émouna s’est renforcée… Etant donné que D. est illimité et que la Tora de même est illimitée, la émouna aussi est illimitée et il peut y avoir une infinité de niveaux de émouna » (Or Ye’hézkel, chapitre sur la émouna, p. 27, 28). Et encore : « Car le Créateur désire que notre émouna atteigne le niveau d’une expérience des sens et ne se contente pas d’être une simple leçon apprise » (p. 27). Une expérience des sens, cela signifie que l’existence de D. soit pour nous comme l’existence d’une chose concrète.

Nous comprenons dès lors qu’il est impossible de nous contenter de la simple découverte de l’existence de D.ieu et qu’il nous faut sans cesse travailler à nous imprégner d’émouna comme l’écrit Rav Dessler dans Mikhtav méEliyahou : Le peuple juif est foncièrement croyant (maaminim benei maaminim) et sait que D. a créé le monde et le dirige. Pourtant il y a une mitsva spécifique dans la Tora d’être maamin chaque instant : c’est le premier des dix commandements  « Je suis HaChem ton D. etc. ». De même le Radbaz écrit : « La mitsva de émouna consiste à intérioriser constamment notre croyance dans notre cœur et dans notre personne. Celui qui ne fait pas l’effort perpétuel de l’éclaircir à lui-même et de s’enseigner la émouna en HaChem ne la connaît pas vraiment et n’accomplit pas la mitsva de Je suis HaChem ton D. comme il se doit » (Troisième partie, p.161).

Nous comprenons aussi à présent que les premières connaissances que nous avons glanées dans des conférences et des enregistrements, en particulier les illustrations brillantes de la valeur divine des textes (guematriot et autres…) qui nous ont impressionés en début de parcours et nous ont aidés à interrompre le cours de notre vie et à réflechir et découvrir qu’il y a un Maître du monde, ne suffisent pas par la suite à développer et nourrir une émouna vivante. Il nous faut travailler à la construction de piliers solides.

La émouna ne consiste pas en « réponses à des questions » ou en « connaissances purement intellectuelles ». Elle n’est pas non plus une impulsion spontanée. Elle est une force psychique inhérente à l’être humain. Nous avons foi en les gens tant qu’il n’a pas été démontré qu’ils mentent. Tous les rapports sociaux, à  l’échelle personnelle ou collective, sont basés sur la foi-confiance réciproque sans laquelle on ne peut vivre : le client fait confiance au vendeur (sur la valeur de sa marchandise et le bien-fondé de son prix), le malade fait confiance au médecin, l’élève au maître et le maître à l’élève. De même les relations internationales sont possibles tant que règne une confiance réciproque. La moindre fissure dans cette confiance est porteuse de destruction. Cette force psychique qu’est la émouna est redoutable. Si un homme n’avait plus la confiance de personne, il ne pourrait plus vivre.

Il faut savoir, de plus, que chaque homme éprouve le besoin de résoudre le mystère de la vie par une foi en quelque chose et qu’il n’existe pas un être humain, pas même l’athée, qui n’a pas sa croyance : il croit en un système, en une idée, en un homme, et il y croit avec une dévotion extrême qui berne son sens critique même lorsque son idole s’est déjà écroulée, « car la émouna des incroyants est une émouna aveugle » (Alei Chour, première partie, p.100).