On trouve dans mon histoire une dimension de Vidouï, de confession.

Je suis loin d’en être fier, et, en vérité, j’en ai vraiment honte. Mais j’ai tout de même décidé de la raconter, pour qu’au moins, un élément positif ressorte de cette histoire, le message particulier qu’elle renferme.

Vous direz que c’est ma Téchouva ? Certainement. Le Vidouï et la Téchouva vont bien ensemble.

Cette histoire s’est passée tout récemment. Arrivé à l’âge du mariage, très vite je me suis fiancé, grâce à D.ieu.

Mon père m’avait toujours expliqué qu’il y avait une différence énorme dans les préparatifs entre un ‘Hatan et une Kala. Une Kala doit courir entre les couturières et les fabricantes de perruques et mille autres choses, alors que le ‘Hatan entre dans un magasin, achète un costume, des chaussures, une cravate, et un chapeau, et c’est réglé.

Soyons honnêtes, mon père appartient à la génération passée, il ignore que, dans notre génération, les achats du ‘Hatan c’est une histoire qui ne fait honte à aucune Kala (ou peut-être ça lui fait honte, tout dépend de la personne qui a honte ou qui fait honte…), pour acheter un costume, il faut marcher une dizaine de kilomètres, la cravate c’est une histoire interminable en raison du choix infini proposé… J’ai parfois l’impression que tous les Chinois créent leur propre modèle de cravate, soit des milliards de modèles. En bref, la génération a changé. Enfin, une partie d’entre elle. Un très grand nombre de Ba’hourim ont un rapport normal à l’apparence, c’est-à-dire qu’ils la considèrent comme telle, sans plus.

Moi j’avais envie, pour mon mariage, de porter un costume de luxe. Quelque chose de « cher ». Ne me demandez pas pourquoi. Les gens ont leur folie, et c’était ma folie, et je suis obligé d’avouer que la plupart de mes amis l’ont su. C’était devenu une rengaine chez mes copains : « Comme le costume que Chimon va s’acheter pour le mariage. »

* * *

Environ trois semaines avant le mariage, je me suis rendu dans un quartier très chic de Tel-Aviv où l’on vend des costumes pour les oligarques. Je savais que les prix pratiqués étaient chers, mais j’ignorais à quel point.

J’arpentai le magasin et je vis un costume qui semblait taillé pour moi sur mesure. C’était un magnifique costume, d’un modèle luxueux, et c’était clair pour moi que je porterai ce costume à mon mariage.

Je m’approchai du vendeur et lui dis : « Celui-là. »

Le vendeur me dit : « Très bien, par hasard, c’est l’un des costumes bon marché chez nous. Il ne coûte que 6000 shékels. »

« Quoi ? », demandai-je.

« Oui, tu as raison de t’étonner, nous avons également des costumes à un prix abordable. »

« Tu rigoles ?, lui dis-je. 6000 shékels, c’est un prix raisonnable chez vous ? »

Il me regarda comme si j’étais tombé de la lune. « Mon cher ami, me rétorqua-t-il, tu n’es pas au marché du Carmel. Tu te trouves sur la place la plus chère du pays, le prix d’un costume commence ici à 20 000 shékels, et je ne veux pas te dire jusqu’à quel prix on va, car j’aimerais éviter d’appeler une ambulance ici au magasin. »

J’observai le prix des costumes du magasin. Je n’en croyais pas mes yeux. Certains dépensent 80 000 shékels pour un costume. Lorsqu’on m’avait parlé d’oligarques, je n’avais pas vraiment saisi l’ampleur du concept…

« Je suis désolé, dis-je au vendeur, ce n’est pas pour moi. »

Je sortis rapidement du magasin, et, pour plus de sûreté, quittai rapidement cette place. Il y a une limite aux déceptions que l’homme peut s’infliger.

Pendant les deux semaines qui suivirent, je ressentis un genre de tristesse. Je suis persuadé que de nombreux lecteurs se diront : « Quel jeune homme compliqué, tout ça pour un costume. » Ils ont peut-être raison, mais chacun a ses folies, et moi j’avais la folie de porter un costume de luxe. Je tiens à préciser que je ne fais pas partie des Ba’hourim qui s’intéressent sans arrêt à l’apparence, ou cèdent à des satisfactions immédiates. En réalité, à la Yéchiva, j’étudiais bien et je ne m’intéressais pas à des bêtises, mais j’ai une faiblesse pour l’esthétique, bien que, jusque-là, je ne sois pas allé bien loin avec cette tendance. Je n’avais qu’un rêve : être un ‘Hatan très classe, comme il est écrit : « Celui-ci, pareil au jeune époux, sortant de sa chambre nuptiale, se fait une joie, tel un héros, de parcourir sa carrière. »

La semaine précédant le mariage, j’achetai un costume, beau, certes, mais tout à fait standard, ceux que j’avais l’habitude de porter lorsque j’étais un Ba’hour célibataire. J’avais de la peine qu’après toutes mes déclarations, j’allais porter en réalité un costume semblable à celui que porte tout ‘Hatan.

* * *

J’en arrive maintenant au passage dont j’ai honte.

La veille de mon mariage, je suis retourné au magasin. J’ai raconté au vendeur que j’hésitais beaucoup à propos du costume, et que ma femme voulait le voir porté sur moi. Je lui dis : « Je te donne un chèque de garantie, et, maximum, je te rends le costume dans un ou deux jours. »

Le gentil vendeur accepta immédiatement. Il n’insista pas pour le chèque de garantie, il nota juste mes coordonnées et m’emballa le costume qu’il me donna.

Je quittai le magasin. Je ne sais pas ce qui me passa par la tête. J’inventai que, puisque j’allais le rendre au magasin, ce n’est pas vraiment considéré comme du vol. Je me souviens que dans mon enfance, un ami m’avait raconté qu’ils avaient acheté de beaux habits, avaient pris de belles photos, puis avaient rendu les habits en invoquant un quelconque prétexte. C’était une idée drôle et insolente, et bien que l’élément de vol ne m’eût pas échappé, cette idée a pris racine dans mon esprit.

Je suis un Ba’hour qui a toujours veillé à m’éloigner du vol comme du feu, y compris le vol de sommeil, et soudain, je me le suis permis.

Le jour du mariage est arrivé.

Je suis entré sous la ‘Houppa avec le luxueux costume, je me suis senti comme un roi… Tous mes amis m’ont complimenté et m’ont dit : « Chimon, tu joins le geste à la parole, bravo », heureusement qu’ils n’ont pas continué la phrase en disant : « que toutes ses paroles sont vraies et droites », car ce costume était le produit du mensonge, du vol, et d’un acte malhonnête.

De la ‘Houppa, je me suis rendu au « ‘Héder Yi’houd » (salle où le ‘Hatan et la Kala s’isolent après la ‘Houppa), et, un instant avant de quitter cette salle, j’annonçai à mon épouse de fraîche date que je voulais enlever le costume que j’avais loué, car, pour les danses, c’était moins important et il risquait de s’abîmer. J’enfilai l’autre costume, neuf lui aussi, et pris soin de remettre le costume dans son emballage, je revins dans la ‘Héder Yi’houd, et, de là, nous entrâmes dans la salle pour les danses.

Ce fut un mariage parfait. Une joie sans bornes régna, un grand nombre d’invités vinrent nous réjouir, la joie des Ba’hourim atteignit des sommets, et à la fin du mariage, je sentis que tout s’était très bien passé. J’étais entré sous la ‘Houppa avec un costume « luxueux », que je n’avais pas abîmé, j’allais le rendre comme promis, et tout rentrerait dans l’ordre.

* * *

Le lendemain du mariage, j’envoyai mon frère chez le couturier, pour qu’il défasse l’ourlet et rende le costume au magasin. Je lui demandai d’expliquer au vendeur que ma femme n’était pas intéressée par le costume et que j’étais désolé.

Mon frère me lança un regard bizarre. Il ne dit pas un mot, mais je compris qu’il avait tout compris et qu’il ne voulait pas me faire de critiques. Je tiens à préciser que nous sommes ce qu’on appelle des « frères de sang ». Nous ne nous sommes jamais disputés, au contraire, nous nous sommes toujours aidés et protégés mutuellement. Exactement comme il l’a fait maintenant.

Au cours du premier Chéva’ Brakhot, je lui ai demandé : « Alors ? »

Et lui de répondre : « Tout s’est bien passé. »

« Il a vu quelque chose ? »

« Pas du tout. Il n’a pas dit un mot, tout va bien. Réjouis-toi. »

J’ai vu qu’il n’était pas avec moi, mais il faisait tout pour le cacher, sans réussir vraiment.

* * *

Le lendemain, nous avons trouvé le temps, mon épouse et moi-même, d’ouvrir les enveloppes. C’est décidément un moment amusant et passionnant, comme lorsqu’on gratte un billet de loto, mais ici il s’agit de centaines de cartes… et on est sûr de gagner… on regarde le nom et on dit : « Voyons combien il a donné », on ouvre l’enveloppe et on s’exclame : « Ouah, bravo à lui, incroyable, regarde combien il a donné », ou « bien », ou « raisonnable », ou « ouais », et rarement « qu’il soit en bonne santé » - il s’avère que les radins attire toutes les Brakhot… vous n’y avez certainement jamais pensé…

J’ouvrais les enveloppes, et ma femme notait de sa belle écriture les noms des donateurs et le montant. Il s’agissait pour nos parents de voir combien avaient donné leurs amis, aussi bien pour remercier que pour vérifier que l’on n’offrirait pas à une fête de famille une somme moins importante que celle donnée à cette occasion, ou l’inverse…

Une fois la liste terminée, nous avons fait le total, et avons obtenu une belle somme, et lors du Chéva’ Brakhot du soir, je transmis la liste à mon père, pour qu’il fasse un double et la donne à mes beaux-parents.

Mon père regarda la liste et m’apparut troublé. Il la relit à plusieurs reprises, on aurait dit que quelque chose ne lui plaisait pas.

« Que se passe-t-il, papa ? », demandai-je.

Il tenta de se dérober mais déclara au bout du compte : « Je ne vois pas ici de cadeau de Méchoulam. Peut-être a-t-il acheté quelque chose ? »

Il faut savoir « qu’acheter quelque chose », c’est presque de la diffamation dans notre famille, lorsqu’il est question de fêtes familiales en tout cas, à moins que le « quelque chose » ne soit une machine à laver ou un sèche-linge…

« Je vais vérifier », répondis-je, et j’avais mal au cœur pour mon père, pensant que Méchoulam avait acheté quelque chose plutôt que d’avoir offert un généreux chèque.

Méchoulam était un jeune homme dénué de tout lorsque mon père l’a rencontré, et, depuis, il s’est soucié de lui, l’a marié, et l’a aidé dans sa vie et sa Parnassa. Méchoulam est aujourd’hui un homme à la situation stable, et même davantage. Ce n’est pas que mon père avait besoin de son argent, mais de lui, plus que de quiconque, il attendait un geste.

A notre retour, nous passâmes beaucoup de temps à ouvrir les cadeaux. Il y en avait beaucoup, mais aucun d’entre eux n’était de Méchoulam. En réalité, il n’avait même pas « acheté quelque chose. »

* * *

Méchoulam participa au dernier Chéva’ Brakhot. Il arborait un air bizarre, il lançait des regards troublés à mon père. Mon père n’en comprit pas la raison, et après avoir tourné autour de lui pendant un bon moment, il s’adressa simplement à mon père en ma présence et dit : « Dis-moi, vous avez reçu mon cadeau ? »

  • Tu as amené un cadeau ?, demanda mon père.

  • Bien sûr, répondit-il. J’ai donné une enveloppe avec de l’argent liquide.

  • J’étais déjà perturbé, avoua mon père, libéré d’un poids, je croyais que tu étais en colère contre moi.

  • Moi non plus je n’ai pas compris ce qui se passait, répondit Méchoulam, j’ai mis une belle somme, et je trouvais bizarre que tu n’ais pas réagi.

  • Tout d’abord, je suis content que tu es venu éclaircir cette histoire, il nous faut chercher où ça se trouve, dit mon père. Dis-moi, crois-tu que c’est possible qu’on a volé dans le coffre-fort ?

  • Non, répondit Méchoulam, j’ai donné une enveloppe à ton fils en mains propres avant la ‘Houppa, il a inséré l’enveloppe dans la poche du costume, j’ai vu. 

En entendant ces paroles, mon visage s’assombrit…

Je me souvins avec précision du moment où j’avais introduit l’enveloppe dans le costume. Je me souviens de m’être étonné : pourquoi n’avait-il pas inséré son enveloppe dans le coffre-fort ? J’ai pensé qu’il voulait me la remettre personnellement. Je l’ai mise dans la poche du costume, puis j’ai oublié.

Le costume…

« Regarde ce soir dans le costume, et tout rentrera dans l’ordre », déclara mon père.

« Ok », répondis-je, mais je savais que rien n’allait rentrer dans l’ordre. Le costume avait été rendu au magasin, mon père n’en savait rien, et je n’allais pas le lui raconter…

Et finalement, Méchoulam déclara : « Fais attention, il y a 6000 shékels en liquide… »

Comme de loin, j’entendis mon père dire : « Tu es fou ?... Tu as exagéré ! » Mais pour moi, ce fut comme un coup de massue sur la tête. Je sais que tu ne vas pas me croire. Ça ressemble à de la fiction, mais D.ieu est mon témoin, la somme déposée par Méchoulam était identique à la somme nécessaire pour payer le costume.

* * *

L’histoire n’est toujours pas finie.

Le lendemain, je me rendis au magasin à l’heure d’ouverture. Je dis au vendeur : « Tu te souviens de moi ? »

« Bien sûr que je me souviens, répondit-il. C’est toi qui as été choqué du prix d’un costume à 6000 shékels. »

« Alors en fait non, répondis-je, j’ai pensé peut-être l’acheter, tu peux me le montrer ? »

« Dommage, me dit-il, hier après-midi quelqu’un l’a acheté, mais pas de problème, demain il y aura le même au magasin… »

Je sentis que je voyais trouble.

« Quelqu’un l’a acheté ? », m’entendis-je demander.

« Oui, mais sans problème, demain un autre costume arrive au magasin. Tu sais quoi ? Je vais essayer de le faire venir cet après-midi. C’est bon pour toi ? »

« Ok, on va voir », répondis-je d’une voix triste, devinant que mon sort avait été scellé. J’ai perdu 6000 shékels, et je n’ai pas acheté ce magnifique costume. Je le mérite, pensais-je, c’est bien fait pour moi.

Je saluai le vendeur et commençai à partir, pensant à ce que j’allais dire à mon père et à Méchoulam. Comment m’étais-je tellement embrouillé ?!

« Hé, jeune homme », entendis-je le vendeur m’appeler.

Je me retournai.

Il était debout devant la devanture du magasin, et tenait en main… une enveloppe épaisse.

* * *

« Tu as oublié quelque chose dans le costume, me dit-il et se mit à rire. Ne t’inquiète pas, j’ai tout compris déjà lorsque ton frère me l’a rendu. Je dois avouer que tu me l’as rendu comme neuf. »

Il m’est difficile de décrire la gêne que je ressentis à ce moment-là.

« En vérité, je ne savais pas quoi faire avec ces six mille là, dit le vendeur. Le costume est chez moi, et j’ai compris que tu l’as utilisé pour une fête, mais malgré tout - tu ne mérites pas une amende de 6000 shékels pour une soirée. »

Je gardai le silence.

  • Pour quelle fête en as-tu eu besoin ?

  • Un mariage, dis-je.

  • De quelqu’un de ta famille ?

  • Le mien.

  • Le tien… alors Mazal Tov !

  • Laisse tomber, je me sens tellement mal à l’aise.

  • C’est normal. Mais regarde ce qu’on va faire. Je vais prendre de cette enveloppe 600 shékels pour la location, et je te la rends, c’est bon pour toi ?

  • Non, répondis-je d’un ton subitement décidé. Je dois payer pour ce que j’ai fait. Garde les 6000 chez toi, et je prends le costume. Cela me servira de leçon.

Il réfléchit quelques instants puis dit : « Laisse tomber, tu es un jeune ‘Hatan, tu as fait une erreur et tu l’as payée par cet inconfort. Faisons un pacte, fais ce que je t’ai dit, prends l’argent, mais diffuse cette histoire, sans ton nom bien sûr, ça fera passer un message. Comme ça je considérerai que l’affaire est conclue. »

Il me remit l’argent, nous nous quittâmes, et la première chose que je fis à mon retour, c’est de prendre contact avec toi pour te raconter mon histoire.

On ne gagne pas d’une conduite malhonnête. Un point c’est tout. On ne comprend pas toujours la leçon immédiatement comme moi, mais l’essentiel reste.

J’édifie mon foyer juif et je sais que, quoi qu’il en soit, nous suivrons la voie de la Torah, et les règles de la Loi juive, la droiture, et la justice. De mon point de vue, le fait d’avoir compris ce principe a été le plus grand cadeau que j’ai reçu à mon mariage.

Chaim Valder