Que signifie ce terme de Hiloula ? Et surtout, pourquoi se réjouir à l’anniversaire du décès d’un juste ?
L’année juive, comme une route avec ses étapes, est jalonnée d’un certain nombre de Hiloulot. La Hiloula est une fête pendant laquelle des Kabbalistes, à l’origine, puis des ‘Hassidim, voire aujourd’hui tous les Juifs, célèbrent l’anniversaire du décès d’un grand maître de la Torah. Beaucoup connaissent la Hiloula de Rabbi Chim’on Bar Yo’haï à Lag Ba’omer, ou de Rabbi Méïr Ba’al Haness le 14 Iyar, mais de plus en plus nombreux se joignent aux Hiloulot des maîtres de la famille Abi’hssira : Rabbi Ya’akov Abi’hssira, le Abir Ya’akov le 20 Tévet, Rabbi Israël Abi’hssira, Baba Salé le 4 Chevat, ou encore Rabbi Its’hak Abi’hssira le 14 Chevat.
Cette cérémonie qui permet aux participants de se connecter à l’héritage, à l’enseignement, aux actions du maître reste néanmoins surprenante. Que signifie ce terme de Hiloula et surtout, plus perturbant encore, pourquoi se réjouir à l’anniversaire du décès d’un Juste ?
Une source antique
Le témoignage le plus ancien sur les Hiloulot apparaît dans le commentaire de Rachi, au nom des Guéonim : le jour du décès d’un grand maître, les Sages et le peuple se rassemblent annuellement sur sa tombe pour y tenir une séance d’étude en son honneur. (Yébamot 122a) Ce passage atteste que dès l’époque très reculée des Guéonim (IXe-XIe siècles), la coutume existait de marquer la date de décès d’un maître par un rassemblement d’étude près de son tombeau.
Hiloula, un mariage ?
Le terme Hiloula signifie littéralement "grande joie" ou tout simplement "mariage". Sa première apparition est une source Kabbalistique, dans la Idra Zouta, section du Zohar qui nous décrit le jour du décès de Rabbi Chim’on Bar Yo’haï. Ce texte, inséré dans la Parachat Haazinou (267b-276b), relate comment Rabbi Chim’on obtient l’autorisation de dévoiler de profonds secrets de la Torah dans ses dernières heures, avant de quitter ce monde dans une "mort par baiser". Un feu sacré entoure Rabbi Chim’on toute la journée, empêchant ses disciples de s’approcher, jusqu’à ce que son corps soit porté dans la grotte de Méron. Une voix céleste proclame alors : "Venez vous rassembler à la Hiloula de Rabbi Chim’on. Voici celui qui ébranle la terre et trouble les royaumes. Les accusateurs célestes se taisent aujourd’hui par son mérite. Tel est Rabbi Chim’on Ben Yo’haï, dont D.ieu Se glorifie chaque jour." Ce texte constitue le fondement mystique de la célébration joyeuse du jour de décès des Tsadikim. Le décès d’un juste est comparable à un mariage car s’y opère la nouvelle rencontre fusionnelle entre l’âme du Juste et sa Source, Hakadoch Barouh Hou.
Se réjouir pour un décès ?
Pour comprendre la raison de notre célébration, nous devons nous rappeler que le jugement divin se divise en deux parties : le Din, jugement proprement dit, et le ‘Hechbon, ou calcul. Le jugement s’applique sur l’état spirituel d’une âme à l’instant T du décès. Mais le calcul prend en compte l’évolution des initiatives lancées ici-bas de son vivant : ses enfants, ses élèves, les personnes qu’il a aidées ou inspirées qui continuent à faire du bien grâce à lui, gratifiant son compte spirituel de bénéfices sans cesse renouvelés. C’est ce qui fait que l’âme d’un Juste est appelée Méhalekh, évolutive, au milieu des anges, qualifiés de ‘Omdim, statiques.
Le jour anniversaire du décès d’un juste, un nouveau jugement a lieu, qui lui permet, par le biais des fruits nouveaux de ses actions passées, de monter encore plus dans le jardin d’Eden. Lorsque nous nous attachons au Juste ce jour-là, son ascension peut entraîner l’évolution de toute personne qui s’est connectée à lui. Comme nous écrit le Mahara Ashkenazi, la lumière spirituelle qui a brillé lors du décès de Rabbi Chim’on Bar Yo’haï renaît à Lag Ba’omer, et les accusateurs célestes se taisent par son mérite.
Contrairement au jour de décès de Moché et de Aharon, commémoré par des jours de jeûne, le jour de Lag Ba’omer, ainsi que les autres Hiloulot sont des jours de joie débordante. Rabbi Tsadok Hacohen de Lublin (1823-1900) nous explique que ce choix étrange est en fait très profond. Lorsqu’un maître de la Torah écrite nous quitte, sa plume se pose et son enseignement s’arrête. Par contre, un maître de la Torah orale voit de son vivant son enseignement limité à ses élèves qui s’abreuvent à sa source. Lorsqu’il disparaît, les élèves diffusent son enseignement qui se trouve appartenir au peuple tout entier. Les Hiloulot sont des jours de joie car elles fêtent la nationalisation de l’enseignement de Rabbi Chim’on Bar Yo'haï, de Rabbi Méïr ou du Abir Ya’akov qui peuvent désormais se développer et s’approfondir encore et encore.
Les coutumes de la Hiloula
Si le but d’une Hiloula est la connexion au Tsadik, différentes coutumes qui nous en rapprochent sont adoptées, jusqu’à trois jours avant et trois jours après la date d’anniversaire, si besoin.
- Étude de la Torah du Tsadik : étudier ses enseignements, raconter des histoires et hauts faits de sa vie pour s’en imprégner. C’est une composante essentielle de la Hiloula.
- Sé’oudat Mitsva : repas public près du tombeau, mêlant étude, chants et récits.
- Pèlerinage au tombeau : récitation de Téhilim, prières et dépôt de Kvitlekh, demandes écrites sur le tombeau, même pour ceux qui n’ont pas pu s’y rendre. On prie pour que, par les mérites immenses du Tsadik, Hachem agrée nos prières.
- Allumage de bougies en l’honneur du Tsadik : voire même de brasiers, à Lag Ba’omer à Méron. Ces allumages sont accompagnés de prières par le mérite du Tsadik.
L’allumage des bougies nécessite un approfondissement supplémentaire. Le sens simple, malheureusement parfois oublié, était que l’on donnait de l’huile pour éclairer les maisons d’étude. Ceci permettait ainsi aux Sages d’étudier la Torah jusqu’aux petites heures de la nuit, gratifiant l’âme du défunt de précieux mérites dus à cette étude, impossible sans ces précieuses bougies.
Un sens plus Kabbalistique se base sur le verset du livre des Proverbes : "Car la bougie divine, c’est l’âme de l’homme." (Michlé 20, 27) Le Rav Tikochinsky, dans son Guécher Ha’haïm, donne à cela une explication absolument lumineuse, dans tous les sens du terme…
La flamme d’une bougie incarne le lien sacré entre le corps et l’âme. La combustion, cette réaction exothermique où un combustible charbonneux, tel la cire ou l’huile, s’unit à l’oxygène aérien sous l’étincelle initiale, engendre une lumière qui illumine l’obscurité, à l’image de la clarté primordiale antérieure aux astres. Comme le corps matériel évoque la cire tangible et l’âme, l’oxygène impalpable, leur union, nourrie par la Torah, source d’énergie divine, fait jaillir une lumière spirituelle qui éclaire le monde. Cette similitude entre l’âme et la bougie cause la satisfaction de l’âme lorsqu’elle contemple une bougie.
La vie est un mariage
Pour parfaire notre réflexion, il nous faudrait enfin comprendre le lien qui relie l’anniversaire du décès du Tsadik et le mariage.
La source en est, encore une fois, talmudique. La vie, enseigne le Talmud, est comme un mariage. (‘Erouvin 54a) Chmouel, le Sage, murmure à son brillant élève Rabbi Yéhouda : "Hâte-toi de manger, hâte-toi de boire, car ce monde que nous traversons n’est qu’une noce passagère." Il ne parle pas de festin ni d’excès, mais de la nécessité d’utiliser, de goûter l’instant avant qu’il ne s’efface. Car nul ne sait ce que demain réserve, et la vie, telle une légère musique, s’éteint avec le dernier son de la fête.
Pourquoi, pourtant, cette image du mariage ? Parce qu’il est la métaphore la plus fidèle de l’existence. Se marier, c’est accepter la limite, la présence d’un autre qui nous façonne. Le "je" cède la place au "nous ", la liberté pure s’incline devant la rencontre. Ce qui semblait nous restreindre devient l’ouverture vers l’infini. C’est dans le lien, dans le tissage patient de deux âmes, que se révèle la grandeur d’un être.
De cette union naît la vie, la seule œuvre humaine qui défie le temps. Tous nos empires se défont, toutes nos gloires s’évanouissent, mais l’enfant prolonge le souffle de ses parents dans la lumière des générations. Ainsi, l’homme qui se lie devient éternel. Celui qui refuse toute limite demeure seul et mortel ; celui qui accepte de laisser sa place à l’amour du couple touche à l’immensité.
Ce mystère habite chaque existence : lors de la conception, l’âme s’unit au corps. Deux contraires s’épousent : le divin et la poussière, le désir de ciel et le poids de terre. Et dans cette tension sacrée, l’âme trouve sa mission : révéler la lumière dans la matière, sanctifier la chair, transformer le fugitif en éternel.
Ainsi se révèle le paradoxe humain : celui qui veut demeurer libre et sans attaches s’enferme dans sa finitude ; celui qui accepte les liens et la responsabilité touche à l’infini. En se donnant, l’homme trouve sa grandeur. Cette dynamique dépasse le mariage humain : elle reflète l’union même de l’âme et du corps, le "premier mariage" de tout être. L’âme, souffle divin aspirant à la lumière, épouse un corps terrestre, limité et vulnérable. Par ce lien, elle accède à une profondeur que les sphères célestes ne connaissent pas : la possibilité, dans ce monde de matière, de servir, d’aimer, de réparer et de se lier à D.ieu par des actes concrets.
Alors, oui, c’est ce que Chmouel enseigne : "Saisis et vis !" Chaque jour, chaque instant ici-bas est une noce sacrée, un portail vers l’infini. Dans nos efforts, nos luttes et nos fidélités, nous transformons la fugacité de la vie en éternité. Car sur terre uniquement, dans nos gestes, nos paroles et nos Mitsvot, l’âme atteint sa véritable union avec le divin. Cueille chaque instant comme une coupe de vin sous la ‘Houppa, car chaque souffle est une alliance. La vie, comme un mariage, est un rendez-vous unique entre le fini et l’infini, une danse éphémère dont la beauté réside dans sa profondeur. À chaque jour offert, la vie nous invite à cette noce divine où celui qui choisit le fini embrasse l’éternel, et où, dans un battement de cœur, l’homme devient la demeure de D.ieu.





