Ce qui différencie fondamentalement l’homme de l’animal, c’est sa capacité à faire des choix, son libre arbitre. Les choix d’une personne oscillent entre les désirs relevant du bien et ceux relevant du mal. Cette dyade est définie par le combat intérieur entre le Yétser Hatov et le Yétser Hara’, le bon et le mauvais penchant.

Mais le Yétser Hara’ est-il foncièrement mauvais ?

Il semblerait que non, puisque la Torah nous incombe de servir D.ieu avec nos deux penchants – le bon et le mauvais (Traité Bérakhot, page 54). C’est qu’il est donc possible de faire porter la Kippa à notre Yétser Hara’... Mais la Torah va encore plus loin et nous révèle que même si nous n’avons pas encore « transformé » notre mauvais penchant, il s’avère être essentiel à la vie.

La Guémara (Traité Yoma page 69) rapporte que les Sages de la Grande Assemblée emprisonnèrent le Yétser Hara’ mais qu’ils durent le relâcher rapidement car il n’y avait plus un seul œuf frais sur le marché, les poules s’étant abstenues de pondre en son absence. Les êtres humains avaient a fortiori cessé de procréer… Or, sans procréation, pas d’humanité… La Guémara nous révèle par-là que le Yetser Hara est indispensable à la vie. C’est le sens même du Midrach (Béréchit Rabba) qui affirme qu’une fois la création achevée, D.ieu déclara “Véhiné Tov Méod” : “la voici très bonne”. Il s’agissait du Yétser Hara’.

Alors qui est réellement le Yétser Hara’, plus connu sous son célèbre nom de scène, le Satan ?

La vision chrétienne, dont la littérature et les arts furent largement imprégnés, ont toujours dépeint le diable comme étant foncièrement mauvais, tout ce qui exciterait ses appétits serait à bannir du registre religieux. D’ailleurs, les prêtres ne se marient pas et s’adonnent à l’ascétisme autant que faire se peut. 

Le judaïsme, quant à lui, n’interdit fondamentalement aucun plaisir ; au contraire, il réprime même celui qui s’en priverait. La Guémara affirme (Traité Nédarim page 10) « Tout celui qui prend sur lui de devenir Nazir (ascète) est appelé fauteur ».

Qui est véritablement le Yétser Hara’ ?

Si la Torah n’a pas peur d’alimenter le « Mal », c’est parce qu’elle connaît précisément sa nature.

Voyons de quoi il s’agit.

Le Zohar nous révèle que l’âme est constituée de trois parties  distinctes : le Néfech, le Roua’h et la Néchama. Dans le Néfech sont renfermées toutes les passions de l’homme et ses instincts. Les Sages l’appellent « l’âme animale ». Le Roua’h est le sanctuaire des émotions ainsi que celui de l’égo et du rapport avec le monde. Quant à la Néchama, c’est la partie la plus élevée de l’âme, celle qui renferme l’intellect et la conscience desquels émane la spiritualité.

Plusieurs siècles plus tard, Sigmund Freud, le père de la psychanalyse moderne, décrivit un modèle sensiblement similaire pour schématiser l’âme humaine, qu’il catégorisa en trois parties distinctes : le ça, le moi et le surmoi.

Le ça, dit-il, fait référence aux désirs instinctifs de la personne. Le moi est cette instance de la personnalité apte à reconnaître les contraintes de la réalité, dont la fonction est de soumettre les désirs ardents du ça. Le surmoi est cette partie qu’on apparente à l’éthique et à la morale, ce à quoi on se réfère lorsque l’on évoque la conscience.

Pour illustrer un peu le mécanisme de toutes ses forces et leurs corrélations, imaginons un monsieur pénétrer dans une boulangerie, la faim au ventre, avec la ferme intention de sustenter sa faim en s’offrant son petit « péché mignon », l’éclair au café. Mais alors qu’il tâte les poches de sa veste, il s’aperçoit qu’il n’a pas un sou sur lui. La faim et l’envie le tiraillent, le ça réclame « son dû ». Il est prêt à s’emparer de l'éclair... C’est là que le moi entre en jeu. Il remarque la présence des caméras de surveillance, puis dit au ça que s’il veut éviter de nuire à sa réputation dans le quartier, il a intérêt à se raviser. Il contraint les envies du ça suivant le principe de réalité. Il met en opposition souffrance et plaisir, le langage du ça

Mais qu’adviendrait-il si cette même personne trouvait un portefeuille, avec la carte d’identité de son propriétaire, rempli de billets, au beau milieu d’une rue déserte ? Dans cette situation, le moi n’a pas d’arguments contraignants de la réalité pour dissuader le ça, personne ne le punira s’il ne rend pas l’argent à son propriétaire… C’est là que le surmoi fait son entrée sur scène et il dit au ça : « si tu ne rends pas ce portefeuille à son propriétaire, tu t’en voudras amèrement. » Il agit avec le ça selon le principe de culpabilité, le fameux cas de conscience.

Le Yétser Hara’ c’est le ça, l’âme animale dont parlent les Sages. Il n’est donc pas fondamentalement mauvais, mais indéniablement dangereux. Le seul langage qu’il connaît, c’est celui des plaisirs et des excès.

Pour illustrer un peu les dangers du Yétser Hara’, la Guémara rapporte une discussion entre Rabbi Yéhouda Hanassi et Antonin. A partir de quel moment le Yétser Hara’, l’instinct animal, pénètre-t-il en l’homme ? La Guémara conclut que ce n’est qu’une fois à l’extérieur du ventre de sa mère qu’une personne est habitée par son mauvais penchant, car dans le cas contraire, dit la Guémara, il donnerait des coups dans le ventre de sa mère pour en sortir… Pour quelle raison le Yétser Hara’ pousserait-il le fœtus à sortir du ventre de sa mère ? La matrice de sa mère n’est-il pas pas l’endroit le plus idyllique sur terre pour un foetus ? Par ailleurs, s’extraire prématurément du ventre de sa mère signifierait une mort assurée. Pourquoi le Yétser Hara’ préférerait-il donc cela ? La réponse est que le Yétser Hara’ est aveuglé par son désir immédiat de liberté, sans considérer les conséquences dévastatrices de ses actes. Son désir doit être assouvi coûte que coûte…

Combien d’hommes et de femmes mariés ont brisé leur vie pour assouvir leurs passions, fût-ce l’espace d’un seul instant ? Combien de personnes ont perdu tout ce qu’elles avaient de plus cher à cause d’une dispute qui a mal tourné ? Combien vivent dans le remords après avoir cédé à leur instinct ?

La formule de la Torah

La Torah nous met en garde concernant les dangers liés aux passions qui bouillonnent en nous. « Ne vous égarez pas à la suite de votre cœur et de vos yeux, qui vous entraînent à l'infidélité ». (Nombres 15, 39) Sachez que les désirs ardents qui bouillonnent en vous sont susceptibles de vous égarer du chemin de la vertu, si vous vous laissez guider par eux. Ils peuvent même corrompre les autres instances de votre personnalité, inhibant leur discernement : « N'accepte point de présent corrupteur, car la corruption aveugle les yeux des sages et fausse la parole des justes » (Deutéronome 16,19). Gardez toujours en tête que la droiture est un fil fin et fragile qu’il est important de préserver.

Une fois les mises en garde proférées et les lois visant à la maîtrise de nos passions énoncées, la Torah nous demande de rediriger les passions de nos cœurs vers le service divin. Comme le présente le Ram’hal dans le dernier portique du Méssilat Yecharim, « en résumé, le sujet de la sainteté signifie que l’homme doit vivre l’adhésion à D.ieu si intensément que, dans toute action qu’il accomplit, il ne doit ni se séparer, ni s’éloigner de D.ieu, de telle sorte que ses actes matériels effectués pour ses besoins personnels s’élèvent à un niveau suprême, alors qu’a priori, ils (les actes) devraient le détacher du niveau d’adhésion du fait de leur matérialité. »

Plus un homme maîtrise ses passions, plus il est à même de s’en servir dans le service divin. A partir de ce moment-là, chaque plaisir, même ceux suscités par la matière, élève l’homme au plus haut point. Il remercie et loue Hachem pour lui avoir octroyé tel ou tel bienfait. Son bien-être devient le prétexte de son élévation spirituelle.

Ainsi, chaque sentiment, chaque plaisir devient un moyen et une raison de s'attacher encore plus intensément à D.ieu. C’est ainsi que le Yétser Hara’, cause des désirs de l'homme, peut se révéler être son meilleur allié, celui grâce à qui le salut peut être atteint.