Je rentrai avec ma fille d’une visite familiale aux Etats-Unis, dans un immense avion Boeing 747, rempli de passagers. Rien ne nous avait préparés à la suite des événements.

Toute personne qui voyage des Etats-Unis en Israël sait qu’il s’agit d’un vol de 12 heures, très long et épuisant. Il n’est pas conseillé aux personnes souffrant de troubles de l’attention : toute personne qui ne sait pas rester assise une demi-heure à un cours aura beaucoup de mal à rester assise pendant 12 heures dans un espace de 40 centimètres, lorsque la plupart du temps, il faut rester silencieux, car tu es entouré de gens qui dorment ou qui tentent de dormir, et t’accusent de ne pas parvenir à s’endormir…

Au bout de huit longues heures, on entendit soudain la voix du commandant de bord : « S’il y a un médecin à bord, merci de s’adresser à l’une des hôtesses de l’air. »

Nous avons pensé que quelqu’un ne se sentait pas bien, cela peut arriver. Quelques minutes plus tard, nous avons aperçu une femme orthodoxe inquiète circulant entre les rangs : « Peut-être y a-t-il ici un médecin ou quelqu’un qui s’y connaît en médecine ? Ma fille ne se sent pas bien. »

Tout le monde répondit par la négative : ils ne s’y connaissaient pas en médecine. Nous nous sentions impuissants et peut-être même un peu coupables de n’avoir pas suivi de cours de médecine à un moment de notre vie.

Le commandant de bord répéta sa question : « Y aurait-il un professionnel médical parmi les passagers ? » Tout le monde observa pour savoir si quelqu’un allait se lever, mais personne ne se leva.

Au bout de vingt-cinq minutes, on entendit l’annonce suivante : « En raison de l’état médical de la petite fille, nous sommes contraints de changer de trajectoire et d’atterrir à l’aéroport de Shannon en Irlande. Nous n’avons aucune idée du délai d’attente, nous présentons nos excuses aux passagers et comptons sur votre patience. »

Une minute plus tard, l’avion se mit en route pour l’Irlande.

C’est ici que commence en réalité notre histoire.

* * *

Derrière moi, une famille joyeuse et bruyante était assise, le genre de famille qui ne reconnaît pas vraiment le droit des autres passagers à dormir, à se reposer ou simplement à profiter d’une ambiance calme et sereine. Pendant tout le voyage, ils crièrent, mangèrent et burent, se levèrent, s’assirent, puis se disputèrent et se réconcilièrent. Le père de famille commanda toutes les sortes de vins et de whiskies vendus par les hôtesses de l’air, et en but une partie sur place. Personne ne leur fit la moindre remarque, car c’est le genre de familles à qui on ne dit rien.  

Il leur fallut quelques minutes pour comprendre la nouvelle sensationnelle, puis l’une des filles, âgée d’environ 20 ans, se mit à crier : « Je ne comprends pas cette insolence ! 400 passagers vont devoir attendre des heures à cause de cette petite fille ?! »

Au départ, sa mère tenta de lui dire : « Qu’est-ce que tu as, Shirley ? » mais celle-ci avança apparemment un argument convaincant, en tout cas, aux yeux de la famille : « T’as vu sa mère ? Ce sont des Juifs orthodoxes. Ok, ils ont dix enfants, et nous sommes tous responsables lorsqu’une d’entre elles s’enrhume ? Laissez vos enfants à la maison, ou n’en faites pas, pourquoi devons-nous souffrir à cause d’eux ? »

On aurait dit Yaïr Lapid, version féminine, dans l’avion.

* * *

Peu à peu, elle convainquit sa famille du bien-fondé de son raisonnement. « C’est vrai, pourquoi faire monter dans l’avion de telles petites filles ? Ou bien, qu’ils voyagent dans des avions d’orthodoxes ! Pourquoi doivent-ils prendre notre Boeing ? »

Les passagers autour gardaient le silence, ne savant comment réagir.

L’avion était sur le point d’arriver en Irlande, lorsque le commandant de bord annonça que l’atterrissage aurait lieu 50 minutes plus tard, sachant qu’il devait déverser le surplus d’essence dans la mer.

La jeune fille, déjà énervée, explosa totalement. Elle décida que ce plan ne lui convenait pas. Elle se leva et se mit à crier contre les hôtesses de l’air.

« C’est insolent ce que vous faites ici, tout le monde reste assis et se tait, mais ne croyez-vous pas que c’est maltraiter les passagers ? »

Les hôtesses de l’air étaient sous le choc. « Mais il y a une petite fille qui ne se sent pas bien, que veux-tu que nous fassions ? »

« Elle ne se sent pas bien, » répondit la jeune fille en imitant la voix de l’hôtesse. « Si vous faites atterrir un avion pour chaque personne qui ne se sent pas bien, vous n’arriverez nulle part. »

Et l’hôtesse de répondre : « Tu comprends que si on a décidé de faire atterrir l’avion, c’est un cas grave, tu veux qu’il lui arrive quelque chose ? »

« De mon point de vue, qu’elle meure », rétorqua la jeune fille. « Elle ne m’intéresse pas. C’est le problème de ses parents de l’avoir fait monter dans l’avion. »

A ce stade-là, je ne pus plus me retenir et lui dis : « Tu n’as pas honte ? Comment tu parles ?! Une petite fille est en danger et toi, tu t’en fous ? Qui t’a donné une telle éducation ? »

C’était une erreur, bien sûr, car la famille dans sa totalité se mit à prendre sa défense. Apparemment, leur nature « sensible » avait été blessée par mon allusion au fait que leur éducation n’était pas parfaite. Heureusement, d’autres passagers se joignirent à moi et leur répondirent, et c’est ainsi que les 50 minutes s’écoulèrent. L’avion vida l’essence, et pendant ce temps, des échanges enflammés avaient lieu dans l’avion…

Puis le commandant de bord annonça qu’il avait fini de vider l’essence et que quelques minutes plus tard, l’avion allait atterrir.

* * *

Tout le monde attacha sa ceinture, et un certain silence se fit. Puis j’entendis le père de famille, assis juste derrière moi, déclarer : « Je ne me sens pas bien. »

« C’est sûr que tu ne te sens pas bien, tu as bu tout le whisky fabriqué en Irlande l’an dernier ! », s’exclama son épouse.

« Non, Sima », dit-il. « Je ne me sens vraiment pas bien, c’est autour du cœur. »

« Tout va bien », répondit-elle. « On va atterrir, tu vas te promener un peu et ça va passer. »

L’homme soupira à plusieurs reprises, je fis signe à l’hôtesse de l’air de s’approcher et je lui dis : « L’homme derrière moi ne se sent pas bien. »

« Tout va bien, monsieur ? »

« Non, répondit-il, j’ai l’impression d’avoir une crise cardiaque. »

L’hôtesse de l’air était professionnelle. Elle ne paniqua pas, mais lui répondit sur un ton rassurant : « Ne vous inquiétez pas, monsieur, nous atterrissons dans quelques minutes et si vous vous sentez mal, nous vous ferons également descendre de l’avion. »

Puis elle partit.

« Qu’y a-t-il papa ? Calme-toi, reprends-toi, » lui dit sa fille, cette fois-ci sans colère, mais sur un ton inquiet.

L’avion fit sa descente. L’homme avait véritablement l’air de souffrir. Les roues touchèrent le sol. Atterrissage. L’avion s’arrêta.

Au bout de quelques minutes qui semblèrent une éternité, nous vîmes les forces de secours s’approcher de l’avion. Des escaliers amovibles furent mis en place et une équipe de stewards fit descendre la petite fille et ses parents de l’avion vers l’ambulance qui les attendait sur la piste.

Immédiatement après, les stewards s’approchèrent de l’homme qui souffrait et lui demandèrent comment il se sentait. « J’ai des douleurs terribles à la poitrine », répondit-il. « J’ai l’impression d’avoir une crise cardiaque. »

Ils lui demandèrent de se lever, mais il n’en avait pas les forces. Quelques stewards musclés apportèrent une chaise et le firent asseoir, et après quelque hésitation, il fut décidé que son fils aîné, qui avait été assez silencieux pendant le voyage, l’accompagnerait.

On le fit descendre de l’avion, et très peu de temps après, le commandant de bord annonça qu’il fallait se préparer au décollage.

* * *

L’avion décolla. Je décrirais les choses ainsi : chacun des passagers, en tout cas, ceux qui étaient proches de nous, voulut dire un mot à la jeune fille qui avait semé le trouble, mais ce qui s’était passé était bien plus fort que toute parole. Comme j’étais assise juste devant eux, j’entendis la mère dire à sa fille : « Tu vois, tu t’es trompée, tu ne crois pas ? » Mais la fille répondit sur un ton furieux et insolent.

Au bout d’une heure, une hôtesse s’approcha de la famille angoissée et leur annonça ceci : « Votre père est arrivé à l’hôpital. Il s’avère qu’il a souffert d’un malaise cardiaque majeur et d’une obstruction de 90 pour cent des artères. Il a subi un cathétérisme cardiaque qui a réussi et il est désormais hors de danger,  mais il devra subir un pontage coronarien. L’équipe médicale de l’hôpital a dit qu’il était vraiment arrivé au dernier moment, il n’aurait pas survécu aux quatre heures supplémentaires dans l’avion. »

« Cette petite fille a sauvé votre père », déclara l’hôtesse de l’air à la jeune fille, et celle-ci se mit à pleurer et à s’excuser. Sa mère se joignit à elle, et cette histoire extraordinaire se répandit parmi tous les passagers de l’avion. Tout le monde comprit l’ampleur de l’intervention divine ici. Une petite fille malade sauve la vie d’un homme dont la famille s’était opposée à l’atterrissage de l’avion pour traiter cette dernière.

Tout le monde était sous le choc. Nous comprîmes la véracité de l’adage : « L’homme n’agit que pour lui-même. » Si on avait pris leur avis en considération, ils auraient signé la mort de leur père de leurs propres mains. En outre, il y a eu ici une leçon pédagogique pour eux et pour tout le monde : les êtres humains sont tellement égoïstes parfois et ne saisissent pas la réalité tant qu’ils ne se trouvent pas dans la même situation.

L’histoire de l’atterrissage forcé eut droit à une mention de quelques lignes dans les journaux, mais ce message est en réalité digne d’avoir une place d’honneur dans le cœur de chacun !

Penser à l’autre et le prendre en considération fait parfois une immense différence…

Chaïm Valder