Vous est-il déjà arrivé de rentrer d’une soirée, d’un déjeuner, avec cette sensation étrange de ne pas avoir été vous-même ? Comme si, pendant quelques heures, vous aviez joué un rôle. Un léger décalage avec les autres… et surtout avec vous-même. Ce sentiment d’imposture est d’autant plus présent aujourd’hui que les réseaux sociaux nous poussent, toute la journée, à incarner une version idéalisée de nous-mêmes. Montrer le meilleur, lisser les défauts, cacher les failles… À force, on ne sait même plus très bien où se trouve la frontière entre ce que l’on est et ce que l’on donne à voir. Alors comment ne pas tomber dans ce cercle ? Comment rester alignée et se réaliser pleinement selon la Torah ?

Vous y êtes. Un moment entre copines. Vous parlez pendant une heure… mais au fond, vous avez l’impression de ne faire que répéter des phrases déjà entendues. Vous riez quand il faut rire, vous souriez, vous racontez les mêmes histoires, utilisez les mêmes expressions, un peu mécaniquement. Et en arrière-plan, une petite voix vous dit que les autres sont à mille lieues d’imaginer ce qui se passe réellement en vous.

Bien sûr, il ne s’agit pas de tout dire, de tout exposer. La pudeur a sa place. Mais lorsque toute une vie se joue sur ce mode-là, en surface, en représentation, il y a un problème. Lorsque ce que tout ce que vous achetez est dicté par une influenceuse, que votre manière de parler est calquée sur votre entourage, que vos réactions deviennent presque automatiques… il y a de fortes chances qu’à un moment donné, la cocotte-minute explose.

Rav Haim Tsvi Rozenberg avait un jour demandé à un membre de sa famille comment il allait. Celui-ci avait commencé à lui répondre par des banalités. Le Rav l’interrompit alors doucement : « Je préfère que tu me dises quelque chose de vrai, d’authentique, plutôt que de tenir une discussion faite de faux-semblants. »

La leçon d’une telle remarque est précieuse : efforçons-nous de ramener nos échanges vers des sujets qui touchent à notre essence, qui nous font grandir, réfléchir. Bien sûr, il y a des moments où il faut simplement meubler, vous n’allez pas refaire le monde avec la voisine à chaque fois que vous la croisez dans les escaliers ! Mais l’idée est de savoir recentrer, dès que possible, la discussion vers quelque chose de plus vrai, plus profond, qui évite les paroles creuses ou le Lachon ‘Hara (la médisance), et ces réponses toutes faites qui ne mènent nulle part.

Et n’oublions pas que la parole a un pouvoir extraordinaire : elle peut élever. Un compliment sincère, une parole d’encouragement, une bénédiction, un mot qui renforce l’autre… Ce sont autant de petites graines qui, mises bout à bout, construisent des relations vraies, et nous rapprochent de ce que nous sommes réellement.

Alors oui, cela va à l’encontre de ce qui se passe autour de nous. Les réseaux sociaux, avec le système des « stories » et des « statuts », imposent presque une injonction permanente : il faut raconter, partager, commenter… tout le temps, toute la journée. Et à force de devoir toujours dire quelque chose, on finit parfois par dire n’importe quoi.

Imaginez la puissance de ce cercle : chacun reprend, reformule, amplifie ce qu’un autre a publié… et, peu à peu, on se retrouve dans une société qui tourne sur elle-même, nourrie de contenus creux, remplie de vide. Une parole qui ne construit pas, qui n’élève pas, mais qui occupe simplement l’espace.

À l’inverse, la Torah nous invite à redonner du poids à nos mots. À parler moins, peut-être, mais à parler juste. Nos Sages enseignent que « Si la parole vaut un Séla, le silence en vaut deux. » [1]  Évidemment, cette formule nous invite à privilégier le silence, et l’on comprend pourquoi. Mais elle ne dévalorise pas la parole pour autant. Il n’est pas dit qu’elle est inutile ou vide, mais qu’elle a une valeur. Cela signifie qu’une parole, lorsqu’elle est pesée, réfléchie, sincère, possède une véritable valeur. Et plusieurs paroles bien choisies, mises bout à bout, deviennent un véritable trésor. À nous donc de choisir des mots qui ont du sens, qui apportent quelque chose à l’autre, qui nous rapprochent de notre vérité intérieure.

La prochaine fois que vous serez face à une amie, osez aborder le sujet qui lui fera du bien, celui qui permettra un échange vrai, une discussion qui élève. Il en va de même avec votre mari : confiez-lui ce que vous ressentez réellement. Et j’ai envie de dire, il en va aussi de même avec Hachem. Plutôt que de répéter mécaniquement les mêmes demandes, parfois sans ferveur, parlons-Lui avec sincérité, avec nos mots, avec ce que nous avons vraiment sur le cœur. Soyez vous mêmes, pas une version approximative. Hillel disait : si je ne suis pas pour moi , qui suis-je ? [2] Nous avons l’obligation d’être pour nous-mêmes, c'est-à-dire d’être authentiquement nous-mêmes. [3]

Apprenons à être vrais, à parler vrai. C’est sans doute l’un des plus grands défis de notre époque…

 

[1] : Guémara (Méguila 18a)

[2] :  Pirké Avot (Chapitre 1, Michna 14)

[3] : Commentaire du Maharal de Prague sur la phrase d’Hillel