Mon modèle est ma grand-mère. Ma grand-mère, Goldie, est née à Sighet en Roumanie et tout était merveilleux jusqu'en 1939 lors du déclenchement de la guerre. Ils rassemblèrent tous les Juifs du village et les envoyèrent dans des camps de travail et de camps de concentration. Ses deux parents ont été assassinés dans les camps. Ses cinq frères ont été exécutés sous ses propres yeux à Auschwitz.
Le jour du débarquement, les forces alliées gagnèrent la guerre. Les Britanniques arrivèrent pour libérer Auschwitz. Les soldats arrivèrent et à côté des soldats, se trouvaient des médecins. Ils déplacèrent individu par individu, les soldats et les médecins. Les docteurs disaient : oui ou non. Oui, cela voulait dire : prenez cette personne, mettez-la sur le camion. Et « non » signifiait : laissez-la ici, il ou elle va de toute façon mourir et nous n'avons pas tant de place dans nos hôpitaux ou nos camions. Un après l'autre, ils disaient : oui, non, oui.
Puis ils arrivèrent au niveau de ma grand-mère. Elle avait alors la vingtaine. Elle n'avait que la peau et les os. Bien entendu, elle n'avait pas de cheveux. Elle était très malade. Le médecin la regarde et dit : non, puis il passe à la personne suivante. La personne suivante est Shaindy, la sœur de ma grand-mère. Elle était malade, mais en meilleur état. Et le médecin dit : oui. Elle était trop faible pour se lever, donc un soldat se baisse pour la soulever. Et Shaindy ne parle pas anglais à part quelques mots, et elle crie : non. Elle s'accroche au poignet de ma grand-mère, son poignet tout fin et elle crie : non, non ! Sister ! Sœur ! Non ! Sœur.
Les médecins tentent de détacher sa main mais n'y parviennent pas, car elle s'accroche si fortement. Non, non ! sœur, sœur ! Le médecin les regarde et dit : OK, en faisant ce geste. Il dit : portez-les toutes deux sur le camion. Toutes deux vont sur le camion et sont transportées à l'hôpital. Et pendant un mois, ma grand-mère ne prend pas un gramme, mais elle refuse de mourir. Des médecins de partout viennent la voir, car elle est devenue l'un de ces miracles médicaux. Puis elle commence à prendre du poids après un mois, deux mois. Et elle continue à prendre du poids. Et au bout de sept mois, elle est assez en forme pour marcher. On la renvoie à la maison.
Elle arrive à Sighet en carriole, une carriole de paysan, tirée par un cheval. Un homme à vélo voit cette carriole arriver et reconnaît la femme qui s'y trouve. Cet homme s'appelle Yossef, Yossi. Il arrive en vélo au niveau de la carriole, il aperçoit Goldie et la reconnaît. Bien qu'elle n'ait pas la même apparence qu'autrefois, mais il reconnaît ses yeux, leur éclat. Elle se cache lorsqu'il s'approche, car elle ne veut pas qu'il la voie telle qu'elle est maintenant. Il lui dit : bonjour Goldie. Elle répond : pars. Il lui dit : non, je vais venir avec toi. Et il tient, d'une main le vélo, et de l'autre la carriole qui continue à avancer les conduisant tous deux à son domicile.
Il l'aide à monter les escaliers où elle trouve une maison vide, une maison détruite. Il revient plus tard et lui offre un cadeau, des chocolats. Elle les savoure, elle n'a pas mangé de chocolat depuis quatre ans. Elle savoure chaque bouchée. Il lui dit : Je viendrai te chercher ce soir, nous irons au cinéma. Ils vont ensemble au cinéma et deux semaines plus tard, ils se marient. Elle est enceinte et donne naissance à une petite fille.
J'avance maintenant jusqu'en 1987. Je vais avec ma grand-mère sur la tombe de sa sœur. Sa sœur venait de mourir un an plus tôt (Sheindy, la sœur qui lui avait sauvé la vie). Nous allons sur sa tombe, juste à la sortie de Tel-Aviv et nous sommes là debout, et ma grand-mère lui parle. Elle lui dit : « Shaindy, Talik est ici avec moi, et tout va tellement bien, c'est merveilleux. Moty - mon père - va très bien. Les enfants sont vraiment extraordinaires. » Et elle lui parle pendant une demi-heure. Et moi je me contente d'observer cette femme merveilleuse, extraordinaire.
Puis elle me regarde et me dit : « Talik, partons. » Nous marchons, et c'est une belle journée de septembre, le vent souffle, le soleil brille, et je vois une colombe voler. Elle me tient le poignet alors que nous avançons le long des tombes. Puis soudain, elle s'arrête.
Elle lève les yeux et dit : « Que ce monde est beau ! Quel dommage de devoir partir. » Puis elle continua à marcher.
Ma grand-mère a perdu toute sa famille, ma grand-mère a vécu des expériences horribles que l'on ne peut s'imaginer. Mais ma grand-mère a choisi de vivre. Et elle a choisi d'apprécier ce beau monde, ce monde merveilleux, dans lequel nous vivons. Ma grand-mère m'a dit que ce monde est merveilleux. Je la crois…
Dr Tal Ben-Cha’har




