Il y a quelques semaines, un magazine juif anglophone publiait une fiction pour le moins déroutante : des femmes pouvaient faire appel à une société de “location” d’amies, à emmener en soirée pour ne pas se sentir seules. Sur le moment, l’idée m’a paru un peu farfelue. Et puis, parce qu’il ne s’agissait “que” d’une fiction, je me suis laissée embarquer dans le récit. Mais derrière ce concept presque caricatural, se cache en réalité une question bien plus profonde et surtout bien réelle. Une question à laquelle nous sommes nombreuses à être confrontées, parfois en silence, dans nos cercles sociaux comme dans nos communautés : comment exister dans un groupe ? Comment trouver sa place ?

En société, les personnalités extraverties semblent être dans leur élément : tout semble aller de soi. Elles passent d’une connaissance à une autre avec aisance, se mêlent à des groupes de discussion sans difficulté. En revanche, la réalité est toute autre pour les plus introverties. Pour elles, chaque interaction peut devenir un effort, chaque événement social une épreuve. Il s’agit d’une souffrance discrète, rarement comprise.

Cette scène, toute petite fille l’a sans doute vécue : vous arrivez dans la cour de récréation, votre meilleure copine (ou pas) n’est pas là aujourd’hui, et vous devez trouver comment passer ces quinze minutes, qui vous semblent interminables. Aller voir d’autres copines ? Pas possible : elles jouent à l’élastique et vous ne pouvez pas les rejoindre en plein milieu. Rejoindre ces deux filles assises sur un banc en train de manger leur goûter ? Pas possible non plus, elles ne vous ont jamais adressé la parole. Jouer à chat avec le groupe au fond de la cour ? Non… parmi elles se trouve Rivka, et elle ne vous apprécie pas vraiment.

Ces dilemmes, qui sont souvent nos premières expériences en société, ne se règlent pas complètement à l’âge adulte.

Enfant, cette douleur est plus vive, car les enfants sont plus “cash” : ils vous diront franchement s’ils n’ont pas envie de jouer avec vous. En devenant femme, mère, ce genre de scène peut se répéter, simplement dans un autre décor. Au parc, par exemple : vous arrivez, et là, assises sur un banc, un groupe de mamans qui rient à pleine gorge. Vous n’osez pas les rejoindre. Plus loin, deux mamans discutent, et vous vous dites que vous n’allez pas les déranger - si elles voulaient vous parler, elles vous auraient fait signe.

La peine continue en soirée et le malaise est sans doute encore plus difficile : vous n’avez pas vos enfants pour vous servir de prétexte. Vous vous retrouvez seule à table ou lors d’un cocktail, alors que tout le monde semble passer un moment formidable. Pour vous, c’est un véritable cauchemar.

Inutile de développer davantage : vous l’aurez compris, l’isolement social n’est pas un phénomène propre à la petite enfance ou à l’adolescence. Adulte aussi, on peut en souffrir.

Une fois ce constat fait, que peut-on y faire ? En réalité, il s’agit de développer l’empathie, chez nous, les adultes.

Il y a toujours, dans une communauté, des femmes un peu “pom-pom girls”, celles qui ont beaucoup de connaissances, qui passent facilement d’un groupe à un autre. Il est de leur devoir de “voir” ces femmes laissées de côté, car moins à l’aise, moins drôles en apparence, moins “waouh”. Les personnalités extraverties doivent, elles aussi, sortir de leur zone de confort et savoir être un pont vers celles qui le sont moins.

Il est écrit dans les Téhilim que le monde repose sur le ‘Hessed. C’est la garantie que, dans une communauté juive, il n’y ait pas de laissées-pour-compte. C’est un devoir pour chaque femme, lorsqu’elle se trouve en soirée, au parc ou ailleurs, d’être attentive à celle qui semble délaissée : l’inclure, prendre de ses nouvelles, la présenter à d’autres.

Il y a quelques années, un drame a frappé la communauté francophone de Jérusalem. Une femme, mère de famille, s’était donné la mort après une longue période de dépression post-partum. Après ce drame, il y a eu comme un réveil : dans plusieurs quartiers, des groupes WhatsApp se sont créés pour renforcer cette solidarité féminine.

On n’imagine pas le bien que de petits gestes simples peuvent faire à une femme qui se sent seule : une conversation au détour d’une rue, dans laquelle on prend le temps de s’intéresser à l’autre ; un appel de temps en temps pour prendre des nouvelles ; un repas après un accouchement ; une invitation à prendre un café…

Mais surtout, en tant que mères, pour éviter que nos enfants ressentent ce que nous avons pu ressentir, apprenons-leur à être sensibles à la douleur de l’autre. À repérer cet enfant qui a du mal à se faire des amis, à inviter cette petite fille à qui personne ne s’intéresse.

Slovie Jungreis-Wolff, dans ses écrits sur l’éducation, encourage fortement les parents à développer cette empathie, si propre à notre peuple. Sachons être dans le don, et enseignons-le à nos enfants, pour que jamais nous n’ayons besoin d’une société de location de faux amis…