Il y a 3 ans, ma voisine a perdu son mari, brutalement, suite à un accident de la route. C’était un drame dont elle dut se relever rapidement. J’étais impressionnée par la force surhumaine qu’elle a déployé pour s’occuper de ses filles de 10 et 12 ans, qui avaient besoin d’une maman forte. Comme chaque vendredi depuis cet événement, je suis venue lui rendre visite, après l’allumage des bougies. C’est naturel, et puis, la Torah ne nous enjoint-elle pas de se soucier de la veuve et l’orphelin ?

Cette semaine, elle était préoccupée. Ses deux filles, aujourd’hui âgées de 13 et 15 ans, étaient sorties se promener avec des amies. Elle en profita donc pour se confier à moi.

« Je rencontre beaucoup de difficultés avec Léa et Levana. Elles ne m’écoutent pas. Elles ne s’impliquent pas dans les tâches ménagères. Elles voient que je jongle avec plusieurs petits boulots pour arriver à joindre les deux bouts, pour ne pas avoir à les priver et qu’elles souffrent d’un manque supplémentaire, mais elles me le rendent tellement mal. Je ne reçois que des compliments de la part des mamans de leurs amies chez qui elles vont de temps en temps, ou de la directrice de l’école. J’en déduis qu’elles se comportent bien à l’extérieur, mais, à la maison, c’est autre chose. Je ne veux pas entrer en confrontation avec elles, j’aimerais qu’on soit soudées et qu’on s’entraide. »

Je n’étais pas étonnée. Ces derniers temps, j’entendais avec douleur le ton monter et les portes claquer chez Routhy, mais j’avais préféré rester discrète à ce sujet. Le moment était venu de lui prêter écoute et de lui faire part de mes conseils.

« Sache que je rencontre ce même problème lorsque mon mari s’absente de longues périodes pour le travail. J’ai du mal à tout gérer seule et les enfants le sentent ! Du coup, ils en profitent. Ce qui m’a sauvé c’est d’organiser des petites réunions familiales hebdomadaires : je me réunis avec les enfants dans le salon et nous parlons de l’organisation de la semaine à venir. Toutes les opinions sont notées et prises en compte. Les enfants se sentent écoutés et responsabilisés. Ils sentent qu’ils ne sont pas des membres “inférieurs” dans la hiérarchie familiale, à qui l’on demande simplement d’obéir ou de ranger. Ils ont une part entière à l’organisation de la maison. En général, nous déterminons ensemble quel enfant a telle tâche bien spécifique, en tenant compte des capacités et des goûts de chacun. Ma fille Noémie a un don pour occuper les petits, tandis que Hanna n’a aucune patience avec les enfants, mais, par contre, repasse parfaitement bien. Durant ces réunions, on parle également librement des difficultés rencontrées durant la semaine passée, pas assez d’aide, trop de désordre, pas d’horaires, des repas non partagés… Et on rectifie le tir pour la semaine suivante !

Je comprends que tu ne veuilles pas les brimer davantage et leur causer une occasion de plus d’avoir mal. Et c’est légitime après ce que vous avez vécu. Mais ce n’est pas leur rendre service que de les laisser te manquer de respect. Un bon comportement c’est une façon de vivre, on ne devrait pas choisir de bien se comporter dans tel ou tel lieu et de se relâcher dans un autre lieu, ou en présence d’individus particuliers. Si tu ne réagis pas ou que tu relativises, tu leur apprends à banaliser. Dans leur esprit, ça devient donc possible de manquer de respect à son parent, ce qui se transformera avec les années à une possibilité de manquer de respect à un professeur, un patron, un conjoint. Et lorsque le patron n’acceptera pas une telle effronterie et qu’il mettra fin à son contrat, elles ne comprendront pas ce qui leur arrive. Il faut leur apprendre à prendre leurs responsabilités.

Chaque parent doit avoir sa liste de priorités. Par exemple, certaines mères ne supportent pas le désordre et seront à cheval sur la bonne tenue de la maison. Personnellement, ça me dérange beaucoup moins, tant que les horaires des douches et du sommeil sont respectés. Ce que je veux te dire c’est que nous ne pouvons pas exiger de nos enfants un schéma parfait. Chaque famille a son fonctionnement et son rythme particulier. Il faut apprendre à se connaître et s’adapter les uns aux autres. Par contre, une fois que tu as choisi tes batailles, tu es intransigeante. De telle façon que les filles vont comprendre qu’il n’y a aucune place pour la négociation à ce sujet-là. Au début, ça te demandera de la rigueur, tu devras répéter, voire même punir, mais, très vite, ça deviendra une habitude, et la vie sera beaucoup plus agréable pour vous trois. De la même façon que lorsqu’elles ne respectent pas tes règles, tu dois punir, n’hésite pas également à complimenter et récompenser lorsqu’elles te montrent qu’elles font des efforts. »

Routhy a écouté avec attention et concentration chacun de mes conseils. Elle m’a remercié pour ce précieux moment et nous nous sommes quittées.

Ce vendredi soir, j’ai compris ce qu’était la réelle Mitsva de soutenir une femme veuve. Après notre discussion, je savais que Routhy allait accueillir ses filles d’une toute autre façon quand elles rentreront et que son Chabbath aurait une toute autre dimension. Le sien, mais également le mien. En donnant de notre temps et de notre amour, nous recevons tellement en retour.

Je venais d’expérimenter personnellement « celui qui se préoccupe de la veuve et de l’orphelin, Hachem se préoccupe de lui ».