Un jour, à Paris, un Rav, s’adressant à une assemblée de Ba’alot Téchouva, avait prononcé une phrase assez choc : « Il est plus difficile de faire Téchouva pour quelqu’un qui a toujours été religieux que pour un B’aal Téchouva. ». Il fallait oser, devant toute une foule de femmes qui venaient d’abandonner leurs jeans, la nourriture non Cachère et tout le « pack » de la petite Parisienne pas religieuse !
Difficile, sur le moment, de comprendre comment quelqu’un qui avait baigné toute sa vie dans la religion pouvait davantage galérer avec la Téchouva que celles qui étaient justement en train de bouleverser une bonne partie de leur quotidien pour vivre une vie en accord avec la Halakha. Et pourtant, avec les années, cette phrase prend tout son sens. Car ressentir, vivre dans la joie et créer une véritable relation avec Hachem, c’est l’étape d’après la Téchouva « technique », et sans doute la véritable Téchouva… Voyons cela de plus près.
Dans la Torah, il existe une notion très forte : celle de la joie, la Sim’ha. D’ailleurs, toutes les chansons à tendance ‘hassidique ne cessent de nous le répéter : « C’est une grande Mitsva que d’être dans la joie ! » À tel point que dans la Paracha de Ki-Tavo, la Torah nous rappelle que même si une personne a accompli toutes les Mitsvot, le fait de ne pas les avoir accomplies dans la joie lui est sévèrement reproché : « Parce que tu n’auras pas servi Hachem, ton D.ieu, avec joie et le cœur content… » [1]. Un peu cash quand même, vous ne trouvez pas ?
Hachem n’attend pas de nous que nous soyons des automates. Bien sûr, il y a tout l’aspect « technique » de la religion, et c’est la base. Mais le but — et c’est bien ce but qu’il faut toujours garder en tête —, c’est de tellement ressentir ce que nous faisons, de tellement le vivre, que nous soyons dans un état de joie. Et finalement, c’est profondément rassurant. Hachem ne veut pas que notre pratique religieuse soit un fardeau. Il veut que nous la vivions avec plaisir. Il attend de nous que nous arrivions à connecter notre cœur à nos actions pour ressentir une vraie plénitude.
Attention, l’action reste essentielle, car nous sommes un peuple d’action, pas juste un groupe de philosophes ! Au pied du mont Sinaï, nous avons bien dit : « Na’assé Vénichma’ », « Nous ferons et nous comprendrons » [2]. Et le Séfer Ha’hinoukh nous rappelle ce grand principe : « A’haré hapéoulot nimcha’him halévavot » — les cœurs suivent les actions. [3]
Bon, vous me direz : c’est plus facile à dire qu’à faire. Je vous l’accorde. Car l’être humain a naturellement tendance à vivre machinalement. L’expression « métro, boulot, dodo » en est d’ailleurs la preuve ! Et lorsqu’on applique quotidiennement des Halakhot, le piège dans lequel il ne faut surtout pas tomber, c’est justement d’oublier pourquoi nous le faisons. De finir par faire les choses simplement parce qu’« il faut les faire ». Aussi, on a parfois une petite tendance à s’apitoyer sur notre sort (alerte rouge chez nous, les femmes !) , à ruminer et à faire la tête.
Toujours pas convaincues ? Je vais vous donner un exemple.
Une fois, dans le métro de New-York, pour rester dans la thématique du métro, un homme avait aperçu un autre passager se jeter sur les rails pour mettre fin à ses jours. Il s’était alors jeté à son secours et l’avait ainsi sauvé d’une mort certaine. Cet acte héroïque fut bien évidemment applaudi par toutes les personnes présentes. Mais cet homme, plutôt que de mesurer avec joie le sauvetage extraordinaire qu’il venait d’effectuer, se rassit simplement à sa place dans le métro, attendant que le train redémarre… sans ressentir la moindre émotion par rapport à ce qu’il venait d’accomplir.
Comment est-ce possible ? Cet homme, c’est nous lorsque nous sommes en pilote automatique. Nous faisons des choses héroïques : nous gardons notre Tsni’out sous 40 degrés, nous préparons des tables de Chabbath magnifiques, nous nous occupons de nos parents, de nos grands-parents, de nos enfants, nous prions Hachem malgré un emploi du temps serré… Mais si toutes ces actions sont effectuées sans s’imprégner de leur valeur, sans saveur, alors on passe à côté de l’essentiel.
Avant d’effectuer une Mitsva, il existe d’ailleurs un usage qui consiste à réciter ce qu’on appelle le « Léchem Yi’houd ». C’est une sorte d’introduction à l’acte que l’on s’apprête à accomplir. L’idée, finalement, est de dire : « PAUSE ». Tu t’apprêtes à faire une Mitsva. Prends-en pleinement conscience. C’est une occasion de plus de te connecter à Hachem, de créer une relation avec Lui…
Chaque année, au moment de faire Téchouva en Eloul, on se demande toutes : « Qu’est-ce que je peux bien rajouter cette année dans ma pratique ? » Et souvent, on nous dit : « Il vaut mieux prendre une Mitsva, même petite, et bien la faire. » Là encore, on retrouve cette idée : il convient d’engager notre cœur dans ce que nous faisons, de vivre pleinement ce que l’on rajoute…
Et pour finir sur une petite note féministe : vous connaissez sans doute cette idée selon laquelle la délivrance finale viendra par le mérite des femmes [4]. Alors peut-être que l’une des raisons est justement que les femmes savent mettre du cœur dans ce qu’elles font. Elles pleurent lors d’une Hafrachat ‘Halla, elles déversent leur cœur lorsqu’elles prient… Et c’est précisément cette sincérité du cœur qu’Hachem attend de nous tous, et que les femmes savent si bien personnifier…
[1] Dévarim 28,47.
[2] Chémot 24,7
[3] Séfer Ha’hinoukh, Mitsva 16.
[4] Midrach Zouta, Ruth 4





