Il y a des gens qui commencent leur vie à 20 ans, d’autres à 30. Et puis il y avait le Rav Shimon Guez. Lui avait décidé que 40 ans – l’âge où la plupart d’entre nous commencent à chercher leurs lunettes et un peu de tranquillité – était précisément le moment idéal pour devenir, lui aussi, tel un Rabbi ‘Akiva moderne : monter en Terre d’Israël et entreprendre de transformer un monde profane en un monde entièrement sacré. Y nager au loin, y plonger en profondeur… Il voulait l’engloutir tout entier, ce nouveau continent, ce monde de Torah.
Quiconque croisait le Rav Shimon dans la rue savait qu’il n’allait pas recevoir un simple « bonjour-bonjour » poli. Chaque rencontre avec lui était une expérience multisensorielle mêlée à un cours magistral. Il t’arrêtait un vendredi après-midi, ses mains s’agitaient dans tous les sens, il questionnait, expliquait, répondait, tel un magicien jouant avec les sources, comme un jongleur professionnel dans la maison d’étude du Saint béni soit-Il. Sa voix montait dans les aigus, s'enthousiasmait comme celle d’un jeune de 17 ans qui vient de découvrir la lumière :
“Quoi ? Tu ne connais pas la Guémara à telle page ?!” demandait-il avec une sainte stupéfaction, comme s’il s’agissait des dernières nouvelles brûlantes du matin.
La tête du Rav Shimon ne fonctionnait pas seulement avec des cellules de mémoire ; il était un GPS précis et brillant. Il n’avait pas besoin d’un livre sous les yeux. Il te disait en plaisantant : “Tel traité, telle page, là — quatre lignes avant la fin, juste après le feu rouge, c'est écrit à droite !” Et, de manière miraculeuse, c’était toujours exactement là. Pour lui, chaque Tossefot était un carrefour central et chaque Ramban une autoroute. Même son maître, son ami, son partenaire d’étude, le Gaon Rav Moché Shapira, utilisait parfois ce don en plein cours : “Rav Shimon, où est-ce que c’est écrit ?” Et Rav Shimon répondait.
Mais ce don n’était pas tombé du ciel. Lorsqu’il arriva en Israël et étudia à la Yéchiva Ahavat Chalom, sous la direction du Rav Yonathan Zerbib, il découvrit ce qu’était le véritable labeur. Chaque semaine, avec patience et obstination, il préparait une ‘Haboura (exposé de Torah approfondi) ou remplissait des réponses pour un examen de Guémara. Sa famille se souvient de nuits entières sans sommeil, d’un salon rempli de livres et d’une lutte acharnée pour maîtriser ce monde nouveau et merveilleux : le monde de la Torah.
Avec une humilité et un humour désarmants, il présentait son examen avec la note : 67. “C’est un 67 de sueur et de travail !” disait-il, avant de replonger pour combler les lacunes.
Il ne s’est jamais accordé le moindre répit — ni lorsqu’il était fatigué, ni lorsqu’il était malade. Même la prière au lever du soleil était sacrée pour lui. Dans chaque événement familial, on savait déjà : “Papi est là ? Alors, prière au Netz (lever du soleil) ! Bien sûr !” Pour lui, le Netz n’était pas une rigueur, mais une loi. Et personne n’osait discuter avec lui de l’importance de la circoncision à l’aube. Il avait même écrit un fascicule entier sur le sujet : “On ne discute pas avec les faits ! Pourquoi laisser un bébé incirconcis ?” s’indignait-il. Vayachkem Avraham baboker (Avraham se leva tôt le matin !) Pour un vol vers Paris, on réussirait à se lever, non ?”
Voici une histoire qui a refait surface pendant la Chiva’ (semaine de deuil) et qui illustre parfaitement qui était cet homme…
Un jeune Avrekh (étudiant en Torah) de Ramat Chlomo raconta qu’il avait vu l’avis de décès. Le nom lui disait quelque chose, mais qui exactement ? Soudain, en lisant la phrase "עמל בש"ס והיה בקי בו כמונח בקופסא", “Il étudiait le Talmud avec assiduité et le connaissait parfaitement, comme quelque chose rangé dans une boîte.”, un souvenir l’a frappé. Il se rappela de la seule personne à qui son père avait attribué un tel titre. L’histoire s’était déroulée il y a environ dix ans, un vendredi très tôt le matin, sur la plage de Galé Tzanz, en plein été. Son père lui montra un Juif assis au loin, plongé dans sa Guémara, un sac noir rempli de livres posé à côté de lui.
“Tu vois cet homme ? Va le voir pour qu’il t’interroge, sache que Rabbi Shimon :
! שולט בש"ס כולו, הוא בקי בו כמונח בקופסא (Il maîtrise le Talmud avec assiduité et le connaît parfaitement, comme quelque chose rangé dans une boîte)”.
Le jeune s’approcha avec appréhension. Quoi ? Ici ? Sur la plage ? Une discussion de Torah ? Mais dès que Rabbi Shimon leva la tête et le remarqua, il lui demanda immédiatement avec un sourire : “Où en es-tu dans ton étude ?” Après une demi-heure de questions pointues, de comparaisons et de Pilpoul (analyse talmudique approfondie), le jeune était épuisé, comme s’il avait nagé une heure à contre-courant. Rabbi Shimon le regarda, sortit un billet et le lui tendit : “Va te faire plaisir avec une glace Magnum ! Pas une glace à deux shekels, une bonne !”
C’était lui : généreux, attentionné, vif, encourageant. Il disait toujours : “Si on fait quelque chose — c’est jusqu’au bout, si tu le veux, tu peux. Si c'est ta volonté ! Tout effort mérite une récompense ! Dans l’étude, la récompense est immédiate !”
Et qui était sa ‘Havrouta (compagnon d'étude) ? Tout le monde. Il était “le partenaire d’étude de tous”. Un véritable “pêcheur d’érudits” dès son entrée au Beth Hamidrach. Il les attrapait avec : “J’ai un scoop pour toi ! Un ‘Hidouch (nouvel enseignement) incroyable ! Deux minutes de coiffeurs !” (c'était une de ses expressions signifiant que les gens sont prêts à attendre longtemps pour un rendez-vous chez le coiffeur). Bien sûr, son horloge fonctionnait selon le temps de l’éternité et deux minutes pouvaient devenir une nuit entière, entourée d’une mer de références autour d’une seule question.
Et malheur à celui qui tentait de lui vendre de l’actualité ou de la psychologie “au rabais”, il citait immédiatement le traité ‘Avoda Zara : “Je te dis des choses sensées, et toi tu me réponds : Que le Ciel te console ?!”
Son enthousiasme était un feu ardent qui ne s’est jamais éteint, même après quarante ans de labeur. Les jeunes qui le voyaient marcher le Chabbath vers la synagogue ne voyaient pas un homme âgé ; ils voyaient une flamme. Ils voyaient ce qu’est un véritable délice spirituel. Rav Shimon n’étudiait pas seulement la Torah — il était une Torah vivante, vibrante, pleine d’humour, impossible à ignorer. Il n’a jamais compris comment on pouvait “sortir en vacances”. Tout le monde savait que pour lui, la Torah était une addiction. Parfois, son épouse ramassait les livres sur la table pour poser la nappe de Chabbath — mais elle savait que toute la maison était un Beth Hamidrach, et que son mari était un Séfer Torah. Dès qu'il détectait des signes de fatigue sur un visage, un manque d'attention, il prenait le visage du jeune homme de ses deux mains et lui disait : "Où est ta tête ? là ? À Honolulu ?"
Le 23 Sivan 5785, un jeudi matin, Rav Shimon s’effondra chez lui — mais insista pour qu’on lui mette les Téfilines avant de l’évacuer à l’hôpital. Puis… il perdit connaissance. Le lendemain, vendredi, dans tous les Baté Midrach, on commença le traité Avoda Zara. Il disait toujours à ses petits-enfants, avec amour et fierté : “Quand j’étudie avec vous, vous me laissez sur le tapis au premier tour ! Vous m’avez dépassé dans tout — sauf dans ‘Avoda Zara ! Vous ne voyez pas le panneau ? Ici, c’est un terrain privé !”
Et ce vendredi-là, une heure avant Chabbath, Rav Lipka prononça son éloge : “Rav Shimon, combien de fois avons-nous étudié ‘Avoda Zara ensemble ? Aujourd’hui, le 24 Sivan, nous commençons ‘Avoda Zara dans le Daf Yomi — ton terrain privé ! Je comprends qu’en haut, ils t’ont demandé de venir pour commencer ‘Avoda Zara pour étudier dans la Yéchiva d’en haut !”
Rav Shimon nous oblige tous. Il nous appelle à nous arrêter au milieu de la course folle de ce monde, à regarder la carte, et peut-être… à “recalculer l’itinéraire” — un itinéraire qui mène directement aux ruelles merveilleuses d’un monde supérieur et enchanteur : le monde de la Torah.
Que son âme soit liée au faisceau de la vie…
G. Cohen-Bloch




