Comment une caméra posée sur une caisse a changé la vie de centaines de milliers de juifs. Témoignage de Binyamin Benhamou, à l'origine de la diffusion du Rav Ron Chaya sur Internet et créateur de sa première plateforme, Leava.fr.
"J’étais un jour dans une synagogue, je me renforçais en Torah depuis quelques temps, quand un ami me propose de passer un Chabbath "sympa, pas trop cher, du vendredi au dimanche, dans un hôtel, tout compris, avec un super-rabbin". C’était l’un des séminaires du Rav Ron Chaya. Sur place, l’animateur de tout le week-end, c’était lui : il assurait l’ambiance musicale comme les cours de Torah, et chaque cours, c’était un vrai spectacle.
Après t’avoir prouvé de mille manières l’existence "certaine" de D.ieu, le message avec lequel on sortait était le suivant : tu es un petit Juif français, mais tu peux devenir un grand Juif ; la Torah, ce n’est pas à la carte, tu peux et dois tout faire. Le mois suivant, j’y suis retourné en offrant le séminaire avec vingt membres de ma famille, dont certains sont sortis en larmes.
Leava.fr est né !
J’avais déjà créé une société avant le baccalauréat. Donc à 19-20 ans, après avoir participé à un séminaire du Rav, j’avais déjà des responsabilités professionnelles. Je ne pouvais donc pas me permettre de partir étudier à la Yéchiva pendant une année entière. J’y allais par allers-retours : deux semaines, puis un mois, puis deux ou trois mois. Entre deux séjours, je lui propose de lui créer un site Internet. On est en 2003, les vrais débuts d’Internet. Il se méfie un peu — à l’époque, Internet, c’est un inconnu total, et il a dû en entendre, des "je vais vous aider" qui n’ont jamais été suivis d'effet.
Mais je tiens parole. Avec mon collègue Davy, je reprends son logo, je le modernise, je bâtis un site simple et clair, Leava : l'historique de l’association, la Yéchiva, une section questions-réponses, des cours bien classés. Et je mets déjà en ligne quelques cours audio du Rav.
Très vite, lui, il veut voir plus grand : "On aimerait diffuser des vidéos.". Oui mais à l’époque, c’est presque de la folie — Internet coûte cher, les connexions rament, et il fallait qu’il m’envoie chaque vidéo (ce qui prenait une nuit), que je téléchargeais moi-même une autre nuit entière, avant de l’encoder et de l’uploader… Moi, je voyais petit ; lui voyait déjà grand.
A la Yéchiva, il n’y avait même pas de caméra ! C’est un élève de passage qui propose la sienne, oubliée au fond de sa voiture. Rav Eliahou Hassan, enseignant à la Yéchiva, la pose sur une caisse en bois, face au Rav, et le tout premier cours — sur la Cacheroute — est enregistré comme ça, sans plus de matériel que ça. Pour chaque cours, je faisais une belle intro : son logo, son nom, le lieu d’enregistrement — tout propre.
La Torah propulsée à des millions de vues
Le lendemain de la première mise en ligne, on voit que 240 personnes ont regardé la vidéo. Lui n’en revient pas. "Il faut continuer !", me dit-il. La semaine suivante, il y a 1 000 vues. Puis 4 000. Pour mesurer tout ça, j’utilisais un outil qui s’appelait Xiti, l’ancêtre de Google Analytics. Un an ou deux plus tard, le compteur frôle le million, puis les deux millions. Le site a fini par prendre une telle place dans la sphère juive francophone qu’au niveau statistique, il tournait au même niveau qu’un vrai site d’actualités !
À un moment, les collaborateurs du Rav évoquent l’idée d’un accès payant aux cours, pour aider à financer la Yéchiva. Il balaie ça d’un revers de main : "Laisse tomber, donne-leur gratuit !" Cette décision, anodine sur le coup, fait de lui l’un des tout premiers à avoir ouvert grand la porte de la Torah sur Internet, sans rien demander en retour.
Il y avait deux grandes familles de cours : les cours de pensée juive, qui ont formé l’esprit de milliers de gens, et les cours de loi juive, qui apprenaient tout simplement comment se comporter au quotidien. Et ce qui rendait chaque cours si fort, c’est qu’il était filmé devant de vrais élèves, en pleine Yéchiva. On n’avait jamais l’impression qu’il avait préparé quoi que ce soit pour la caméra. Un élève posait une question qu’il découvrait sur le moment, et il déballait un cours entier, structuré, clair, comme si tout était déjà organisé dans sa tête. Il avait de l’humour, il était piquant — suisse, pas français — avec des mots très crus (à la suisse) quand il fallait dire à quelqu’un qu’il racontait n’importe quoi.
Deux conférences très puissantes restèrent pourtant longtemps hors ligne. Un jour, en voiture avec lui, j’insiste pour qu’elles soient enfin diffusées. Lui, d’habitude si partant, se montre réticent. Il m’avoue que ces cours sont exclusifs aux séminaires en France et que cela l’aide en quelque sorte à financer la Yéchiva. Quelques jours plus tard, pourtant, il change d’avis : "On y va, je livre tout", me dit-il. Le cours "La preuve irréfutable", on l’a même gravé sur
10 000 CD-ROM, glissés au hasard dans des boîtes aux lettres de foyers juifs partout en France. Des années plus tard, j’apprendrai qu’un de mes étudiants à plein temps au Collel de Torah-Box a fait Téchouva en recevant un beau jour ce disque par la poste. Encore aujourd’hui, je reçois des dizaines de personnes qui me disent explicitement que tout a commencé pour eux avec ce cours-là.
Le géant de la simplicité
Il y a quelques mois, le Rav a annoncé avoir des soucis de santé. On a alors organisé pour lui, à la Yéchiva, une prière du Hallel en musique — quelque chose qu’il n’avait jamais vécu, avec des musiciens. À la fin, pourtant, malgré cette ambiance qui n’était pas apriori la sienne, il a dit qu’il n’avait jamais vécu un Hallel aussi beau. Il pleurait et il m’a même envoyé un message après coup pour me le redire.
Il répondait aussi à des dizaines de milliers de questions. A une époque où les outils de retranscription n’existaient pas encore, lui-même a fait tout ceci sans jamais s’approcher d’un clavier. Il dictait ses réponses au magnétophone, ses élèves les retranscrivaient, et il relisait chaque mot avant de valider.
Et malgré cette popularité grandissante, rien ne changeait dans sa vie. Toujours le même costume, le même style, jamais l’envie de plaire ou de montrer. Toujours les mêmes chaussures, le même pull qu’on retrouvait d’une vidéo à l’autre. Il habitait dans les immeubles les plus simples d’un quartier religieux, sans entrée privée, sans villa — alors qu’il venait d’une famille très aisée.
Je crois qu’il avait très peu d’odorat, ce qui limitait sûrement son plaisir à table : je me revois encore lui monter son plat pendant la pause, et le voir refroidir sur sa table pendant qu’il était occupé à répondre à des dizaines de gens, ou à parler avec moi de comment développer Leava.
Il s’occupait de tout : de Chalom Bayit, des divorces, des enterrements, des prêts d’argent, même des robes de mariée. Et chaque vendredi, pendant des années, il appelait lui-même des dizaines de personnes, une par une, pour leur souhaiter Chabbath Chalom et savoir où elles en étaient niveau respect du Chabbath. Un de mes cousins, que j’avais amené à un séminaire, a reçu cet appel toutes les semaines, pendant des années !
Aujourd’hui, tout ce que le Rav Ron Chaya a construit reste en ligne, accessible à tous, gratuitement — exactement comme il l’avait voulu dès le premier jour. Des millions de vues, des milliers de témoignages de gens qui disent lui devoir leur retour à la Torah, un héritage entier qui continue de vivre sur Internet. On dit qu’il a vécu 66 ans, mais tellement intensément que cela représente peut-être 200 ans d’une vie normale. Tout cela est parti d’une caméra empruntée, posée sur une caisse, dans une Yéchiva qui n’avait pas un sou."




