Rav Mordékhaï Bitton, proche collaborateur du Rav Ron Chaya pendant près de 30 ans, revient sur l’aventure des séminaires Oraïta puis Leava, leur impact immense sur la Téchouva francophone, et lance un appel : à l’heure où tant de jeunes Juifs de France sont renvoyés brutalement à leur identité, il est temps de recréer ces espaces de transmission et de réveil...

Rav Ron Chaya aura marqué des dizaines de milliers de francophones par ses cours, ses vidéos, sa Yéchiva et son engagement total pour la Torah. Mais avant Internet, il y eut les séminaires. Des Chabbatot pleins, intenses, rythmés par des conférences, des chants, des discussions jusqu’au bout de la nuit, et surtout par une question cruciale : la Torah est-elle vraie ?

Rav Mordékhaï Bitton a côtoyé Rav Ron Chaya pendant près de trois décennies. Dans cet entretien, il raconte de l’intérieur cette aventure de Kirouv qui a transformé le paysage juif francophone.

Rav Bitton, comment avez-vous connu le Rav Ron Chaya ?

Rav Mordékhaï Bitton : J’ai connu Ron en 1996, à l’époque où les séminaires Arakhim cherchaient des conférenciers en France. C’est là que nous nous sommes connus, parce qu’on voulait aussi le recruter comme conférencier. Ensuite, nous sommes restés proches. Mais ce qui a véritablement lancé notre amitié et notre collaboration, c’est l’année 1998. À ce moment-là, le philanthrope Wolfson a voulu investir dans la diffusion de la Torah en France, et Ron m’a proposé de m’occuper du suivi des séminaires. À partir de là, notre collaboration a commencé, et elle ne s’est jamais démentie.

Vous participiez vous-même aux séminaires comme conférencier ?

En Israël, oui. En France, j’intervenais surtout au niveau 2, c’est-à-dire dans les séminaires qui suivaient le premier choc. J’intervenais aussi dans la formation des personnes qui assuraient le suivi, et bien sûr dans toutes les conférences de suivi. Ce travail nous obligeait à collaborer en permanence. Il fallait s’asseoir avec Ron, discuter, réfléchir, prendre des décisions. C’est là que je l’ai vraiment mieux connu. Le suivi, c’était relancer les gens, leur proposer des cours, mais surtout les écouter et rester en contact avec eux. C’était un maillage qui permettait à la fois de mesurer l’effet du séminaire, de le prolonger, et d’aider ceux qui voulaient s’engager sur cette route à se construire, à se structurer.

Qui venait à ces séminaires ? Des gens déjà convaincus ? Des familles touchées par la Téchouva de leurs enfants ? Ou vraiment des personnes éloignées ?

Dans les années 1980-1990, la majorité des gens qui venaient étaient des gens complètement éloignés. Puis, au fil du temps, le public est devenu de plus en plus pratiquant. Certains revenaient parce qu’ils avaient vécu une expérience formidable et qu’ils voulaient la revivre.

C’est aussi l’un des éléments qui a conduit Ron à arrêter les séminaires pour investir davantage Internet. Par Internet, il pouvait toucher le monde entier, des gens qui étaient vraiment à des années-lumière. Mais il y avait aussi un autre élément, qui montre la pureté de Ron. Se protéger de visions impudiques était très difficile en France et dans les séminaires. Donc s’il pouvait influencer sans s’exposer spirituellement, c’était préférable pour lui. Et il a réussi à diffuser à des millions de gens, tout en préservant ce qui était essentiel pour lui. C’est un exemple.

Tant de souvenirs me reviennent de cette époque… Je me rappelle cette fois où, bloqués dans un bouchon géant sur la A6 alors que Chabbath approchait, Ron et son coéquipier avaient dû abandonner leur voiture sur le bas-côté, confier les clés à un non-juif et rejoindre le séminaire à pied, parcourant quelque 8 km… Cette fois où, un homme un peu dérangé avait dérobé en cachette le Séfer Torah de la salle de prière du séminaire. Nous étions montés à 6 dans sa chambre, un véritable commando mais, Ron étant le seul de la bande à avoir effectué son service militaire, nous l’avions placé en première position pour faire irruption et récupérer le Séfer Torah des mains de ce forcené… (Rires) Mais outre tous ses talents, ce que j’ai pu constater de lui au cours de ces séminaires, c’était son extraordinaire sang-froid, ses Middot exceptionnelles. Il ne s’emportait jamais, répondait toujours avec calme et limpidité, alors que nous avions parfois affaire à de vrais énergumènes, des gens venus en découdre ou d’autres très agressifs…

Combien de personnes participaient à ces séminaires ?

En moyenne, il y avait une bonne centaine de participants par séminaire, parfois un peu plus. Au total, près de 7000 personnes sont passées par ces séminaires. Et moi, je peux vous donner les statistiques parce que je m’en occupais très directement : les séminaires ont permis à environ 30 % des participants de faire Téchouva. Puis, avec Internet, ce sont encore des milliers et des milliers de personnes qui ont été directement impactées dans leur vie.

Et les 70 % restants ? Étaient-ils convaincus mais incapables de changer ?

Le séminaire avait été conçu de telle manière qu’il ne pouvait pas ne pas convaincre. Mais pour beaucoup, il était très difficile de traduire cette prise de conscience dans les faits. La majorité des personnes ont un temps d’absorption. Beaucoup ont certainement modifié certaines choses plus tard.

Et puis il y avait aussi ceux qui ne voulaient pas changer. À la fin d’un séminaire, certains prenaient la parole et disaient : “C’est très intéressant”. Quand j’entends cela, je tremble. C’est la phrase du détachement. Ce n’est pas seulement intéressant. C’est passionnant, c’est transformant ! Mais certains refusaient ce mouvement.

Quels étaient les thèmes abordés pendant les séminaires ?

On commençait par “Science et Torah”, avec des éléments scientifiques qui permettaient de montrer qu’on ne pouvait pas rejeter la véracité de la Torah. Puis on abordait les questions existentielles : pourquoi ai-je été créé ? Suis-je maître de mon destin ? Quel est le sens de la vie ?

Ensuite venaient les prophéties. Les prophéties, c’est littéralement un appel venu du fond des âges, qui interpelle les gens dans leur présent le plus intime. Or Ron Chaya a été, dans le monde francophone, celui qui a le plus massivement diffusé les prophéties de la Torah, notamment avec le cours “La preuve irréfutable”. Il y avait aussi le cours de Guermamia, très spectaculaire, qui présentait une actualité brûlante avec un regard de Torah extrêmement pertinent. Les gens voyaient bien qu’il y avait là quelque chose d’écrit depuis des milliers d’années, et qui reflétait très exactement leurs préoccupations quotidiennes.

Et puis il y avait la soirée musique du samedi soir. C’était un moment extraordinaire. Les gens découvraient un Rav Ron Chaya qui jouait merveilleusement bien du piano, qui chantait, qui dansait. Il y avait un karaoké. Il faut dire aussi que la réussite des séminaires a été le fruit d’une rencontre entre Ron, avec sa rigueur, la puissance de son travail, son engagement et toute une équipe d’animateurs dans l’âme, des gens qui avaient repris des tubes de l’époque avec des paroles de Torah, des gens bons vivants, avec un bon cœur. Cette rencontre a créé la combinaison gagnante des séminaires.

Pourquoi, finalement, ces séminaires se sont-ils arrêtés en France ?

Au bout d’un certain temps, le public qui venait était déjà très engagé. Il y avait une forme de redondance. Et puis tout a été mis sur Internet en français. Mais je pense qu’aujourd’hui, il est temps de recommencer. Parce qu’il y a aujourd’hui en France tout un public de jeunes frappés de plein fouet par l’antisémitisme. Ils ne savent pas pourquoi on les traite de “sale Juif” ou de “sale sioniste”. Ils se retrouvent d’un seul coup collés à une identité dont ils ne connaissent pas le contenu.

Avec Internet, on a gagné une diffusion immense. Mais qu’a-t-on perdu ?

On a perdu le contact direct avec les gens. Depuis le Covid, tout passe par Internet. Le monde est là-bas. Mais il faut construire autre chose. Les gens aujourd’hui ont soif de contact, soif de rencontrer des interlocuteurs, soif qu’on leur parle.

Mais peut-on imaginer quelqu’un de la même carrure que le Rav Ron Chaya pour porter de tels séminaires ?

Chaque génération a ses maîtres et ses conférenciers. Le premier à avoir commencé les séminaires, c’était Rav Claude Lemmel. Il parlait de manière très châtiée. Les gens venaient, ils étaient intéressés, il y avait un contenu. Puis on est passé à quelque chose de plus direct avec Ron et son équipe. Aujourd’hui, on est encore dans autre chose. Chaque génération a son style.

Pour les séminaires, il y aura certainement des conférenciers qui vont se lever. Il faut les former, susciter des vocations. Il faut beaucoup de force dans la Torah, c’est clair. Il faut être érudit, il faut étudier, il faut aimer la Torah. Mais il faut aussi une grande affection pour le peuple juif et bien sûr de la force physique, pour pouvoir rester jusqu’à deux ou trois heures du matin parler avec les participants.

Parlons de la Yéchiva Yéchouot Yossef. Quel lien y avait-il entre les séminaires et la Yéchiva ?

Certains venaient au séminaire, puis faisaient un passage à la Yéchiva. Là, ils étaient profondément marqués, parce qu’ils rencontraient cette fois le Rav Chaya en live. Ils rencontraient aussi des Rabbanim comme Rav Goldschmidt, Rav Fhima, ou encore Michaël Ifrah.

Et puis il y avait ceux qui sont vraiment passés par la Yéchiva et qui sont devenus aujourd’hui très visibles dans le paysage rabbinique francophone. La Yéchiva a attiré les plus motivés, les plus déterminés, ceux qui voulaient transformer ce qu’ils avaient reçu au séminaire en une réalité concrète dans leur vie. Pour la majorité, ils sont devenus des érudits.

Ce qui est très important dans cette Yéchiva, c’est qu’elle a été construite “en escalier”. Une personne pouvait arriver sans savoir lire, avec un niveau de connaissances zéro. Et aujourd’hui, certains de ces jeunes ont étudié plusieurs traités du Talmud. Elle a été pensée pour que chacun puisse monter marche après marche et arriver à un vrai résultat.

Vous qui avez côtoyé le Rav Chaya de près, quelles étaient selon vous ses principales qualités ?

D’abord, c’était quelqu’un de Naki, de propre. Un vrai Mensch, très propre dans sa relation aux gens. Lors de la semaine de deuil, un des proches du Rav a confié avoir consulté le carnet dans lequel il notait méthodiquement les points sur lesquels il estimait qu’il devait travailler, suivant l’ordre du ‘Hovot Halévavot. Une autre anecdote : à l’époque des séminaires financés par Wolfson, un soir, Ron l’appelle avec une demande pour le moins singulière : le séminaire est terminé et il reste de l’argent, par quel moyen les lui restituer ? Le philanthrope n’en croyait pas ses oreilles, c’était – de ses propres dires – la première fois qu’on lui disait une telle chose ! Pour Rav Chaya en revanche, c’était parfaitement naturel…

La deuxième chose, c’était cette notion de Émet, de vérité. En français, je crois que la meilleure manière de l’exprimer, c’est la justesse. Il cherchait à être juste dans son propos, juste dans ses attitudes, juste dans son approche des gens et des situations. C’est une qualité énorme.

Il était aussi très direct. Il n’avait peur de personne ni de dire ce qu’il devait dire, même si cela pouvait choquer. Et puis il y avait chez lui une aptitude extraordinaire à ne pas garder rancune. Certaines personnes ont été très dures avec lui. Vraiment très dures. Mais il ne gardait pas rancune. Une fois que c’était terminé, c’était fini. Je peux vraiment en témoigner, parce que je l’ai vu de l’intérieur. Il disait ! “Mais c’est D.ieu qui a voulu. Tu ne vois pas ? Laisse tomber, ce n’est pas grave !”

Personnellement, cela m’a beaucoup marqué. J’ai vu chez lui à quel point il ne faut pas s’accrocher. Quand Hachem ne veut pas une rencontre, une collaboration, il ne faut pas forcer. C’est une leçon que j’ai reçue de lui.

Finalement, que reste-t-il aujourd’hui de cette aventure des séminaires ?

Il reste des milliers de vies changées. Des familles, des Rabbanim, des élèves, des gens qui sont venus pour un Chabbath et dont la vie a pris une autre direction.

Mais il reste aussi un appel. Aujourd’hui, une nouvelle génération de jeunes Juifs de France est confrontée à une violence identitaire terrible. On les renvoie à leur judaïsme, mais on ne leur a pas toujours donné les clés pour le comprendre. C’est pour cela qu’il faut reprendre les séminaires.

Le Rav Ron Chaya a été l’un des grands artisans de la Téchouva francophone. Il a parlé à des gens très loin, il les a convaincus, secoués, accompagnés, puis il a construit une Yéchiva pour leur permettre de tenir debout. Reprendre les séminaires en France, ce n’est pas seulement honorer sa mémoire. C’est continuer son œuvre.

Propos recueillis par Elyssia Boukobza