La vente des droits d’aînesse que fit Essav à Ya'acov[1] est l’un des épisodes les plus marquants et difficiles à expliquer de la Paracha. Parmi les nombreuses questions qu’il soulève, Rav ’Haïm Chmoulévitz[2] souligne que la Békhora (le droit d’aînesse) était d’une valeur inestimable, puisqu’elle représentait la future Avoda que l’aîné devait effectuer dans le Beth Hamikdach[3], elle n’avait donc pas de prix. Or, Essav voulut la vendre contre un plat de lentilles. Rav Chmoulévitz rapporte une Halakha concernant la Onaa – si quelqu’un achète un objet pour une somme considérablement plus élevée que sa véritable valeur[4] ou qu’il le vent pour une somme considérablement inférieure à sa vraie valeur, la vente est invalidée, c’est ce qu’on appelle « Méka’h Ta'out ». Dans ce cas, pourquoi la vente de la Békhora n’est-elle pas considérée comme un Méka’h Ta'out, étant donné qu’Essav lui accorda la valeur d’un plat de lentilles, ce qui est vraiment insignifiant comparé à ce qu’elle vaut véritablement ?

Rav Chmoulévitz répond en abordant une autre question. La Guémara[5] affirme qu’il n’y a pas de récompense aux Mitsvot dans ce monde. Les commentateurs expliquent qu’une Mitsva est une action spirituelle et elle ne peut être pleinement récompensée que spirituellement, c’est-à-dire dans le 'Olam Haba. Ainsi, quand on accomplit une Mitsva, le salaire véritable ne peut pas être reçu dans le 'Olam Hazé.[6] Or la Torah affirme : « Il paie ceux qui Le détestent, devant lui [de son vivant], pour le faire disparaître »[7]. Cela signifie que les Récha'im sont récompensés pour les bonnes actions effectuées dans ce monde, afin de ne rien pouvoir recevoir dans le monde futur. Une question évidente se pose alors : comment peuvent-ils – sur la base du principe susmentionnée – recevoir une récompense dans ce monde pour des Mitsvot accomplies ?

Rav Chmoulévitz répond qu’évidemment, ce principe s’applique uniquement dans le cas où l’individu apprécie la valeur spirituelle de la Mitsva. Mais, s’il ne considère que ses gains matériels – comme les honneurs ou l’argent – alors la récompense qu’il recevra sera proportionnelle à sa valorisation de cette Mitsva. Prenons l’exemple d’une personne qui est prête à respecter le Chabbath, à moins que cela ne lui coûte 100 € ; quand elle gardera le Chabbath, elle recevra un salaire qui vaut 100 €. Par conséquent, les Récha'im, qui n’observent les Mitsvot que pour leur bénéfice matériel, ne peuvent recevoir de récompense qu’en ce bas monde pour leurs bonnes actions.

Ainsi, Rav Chmoulévitz explique que le cas d’Essav ne correspondait pas à celui de Onaa, bien qu’il ait vendu sa Békhora contre un plat de lentilles. Ceci, car en termes de spiritualité, la valeur d’une chose est définie par l’importance qu’on lui accorde. Donc, bien que la Békhora ait une valeur inestimable spirituellement, elle n’était pas importante aux yeux d’Essav ; pour lui, elle valait un plat de lentilles. Telle était, pour lui, la véritable valeur de la Békhora.

Le Haflaa évoque souvent ce principe[8]. Il l’utilise, entre autres, pour expliquer une Guémara[9] de façon très novatrice. Cette dernière raconte qu’une personne ayant abattu un animal, était sur le point de faire la Mitsva de Kissouï Hadam – recouvrir le sang. Mais quelqu’un d’autre le fit avant lui, lui ravissant l’opportunité d’accomplir la Mitsva qu’il était en droit de faire. Raban Gamliel tranche que le « voleur » de la Mitsva doit payer dix pièces d’or en guise de « compensation » pour la Mitsva dérobée. Comment peut-il statuer de la sorte, cette décision semble quelque peu arbitraire ? Le Haflaa répond que Raban Gamliel demanda à la personne qui avait perdu la Mitsva si dix pièces d’or le dédommageraient. Ayant répondu par l’affirmative, Raban Gamliel en déduisit que la Mitsva valait dix pièces d’or aux yeux de cet homme, c’est donc ce que le voleur devait rembourser. Si la victime avait dit que cette Mitsva était plus chère à ses yeux, le voleur aurait dû payer davantage.

Le ’Hafets ’Haïm développe cette idée et l’applique à notre quotidien[10]. Si quelqu’un refuse d’interrompre son étude pour pouvoir faire des affaires qui lui rapporteraient beaucoup d’argent, il montre que l’étude de la Torah est beaucoup plus importante que l’argent. Sa récompense dans le monde futur sera fonction de son appréciation vis-à-vis de cette Mitsva. Malheureusement, l’inverse est également  vrai ; si l’individu cesse d’étudier pour gagner une certaine somme d’argent, son salaire équivaudra à cette somme, car cela prouve que c’est la valeur qu’il accorde à son étude.

Cette idée peut également être appliquée sur le plan positif. Si une personne fait une Mitsva avec de nobles intentions, par amour pour Hachem, elle montre qu’elle donne une valeur infinie à cette Mitsva. Par conséquent, la récompense sera illimitée. Il s’agit bien sûr d’un niveau très élevé, mais en se focalisant sur la valeur des Mitsvot, on intériorisera le fait qu’elle ne se compare pas à l’argent. Plus on en sera conscient, plus on se rapprochera d’Hachem ; or, somme le souligne le Haflaa, la récompense ultime est la proximité avec D.ieu.

 

[1] Béréchit, 25:29-34.

[2] Si’hot Moussar, Maamar 94, p. 402.

[3] Voir Rachi, Béréchit, 25 :32, dh : Véhiné. Les premiers-nés étaient ceux qui devaient effectuer la 'Avoda jusqu’à ce que ce droit leur soit retiré et attribué aux Cohanim, à la suite de la faute du veau d’or.

[4] Si le prix exigé dépasse d’un sixième de la valeur du produit, on estime qu’il entre dans le cadre de « considérablement plus cher » que sa véritable valeur.

[5] Kidouchin 39b.

[6] Parfois, la Torah ou ’Hazal disent explicitement que les Mitsvot sont bénéfiques à l’homme dans ce monde, mais en réalité, le but ultime est de lui permettre d’accomplir d’autres Mitsvot.

[7] Dévarim, 7:10.

[8] Parmi elles, l’introduction à ’Hidouchim 'Al Chass, Hamakné 40a, Panim Yafot Pessi’ha 7 et autres.

[9] ’Houlin 87a.

[10] Méir Einé Israël.