La Paracha de Ki-Tavo occupe une place singulière dans le livre de Dévarim. À l’image de Bé'houkotaï lue peu avant le don de la Torah, Ki-Tavo est lue à l’approche de Roch Hachana, et ces deux sections de la Torah résonnent fortement en nous en raison de leurs bénédictions éclatantes, mais aussi par leurs malédictions terrifiantes, ces Tochachot que l’on lit à voix basse dans les synagogues, comme si leur gravité exigeait silence et pudeur. Et pourtant, Rav Jonathan Sacks nous invite à les entendre non comme des menaces, mais comme des supplications. Non pas des sermons de peur, mais des appels passionnés à ne pas manquer la vocation d’Israël.
En effet, Moché Rabbénou sait que le plus grand danger n’est pas la pauvreté, mais l’abondance ; non pas l’oppression, mais la liberté ; non pas l’errance, mais l’installation. Quand tout semble aller bien, quand la prospérité donne l’illusion d’une maîtrise totale, c’est alors que le cœur risque de s’enorgueillir et d’oublier D.ieu. La tragédie spirituelle ne réside pas seulement dans la souffrance, mais dans l’indifférence qu’engendre le confort.
Rav Sacks souligne ainsi que, à première vue, la Paracha de Ki-Tavo, contrairement à celle de Bé’houkotaï, ne propose pas de consolation, elle ne promet pas que l’alliance subsistera malgré tout. Elle se termine dans une obscurité qui peut glacer le lecteur. Et pourtant, cette obscurité recèle une lumière : la Torah n’est pas un livre de lamentations, mais une pédagogie de la vie. Elle avertit pour susciter la vigilance, non pour installer la peur. Elle n’appelle pas à subir l’histoire, mais à l’écrire.
C’est pourquoi, avant la lecture des passages difficiles, la Torah place la Mitsva des Bikourim, les prémices apportées au Temple dans la joie. Au paroxysme de son bonheur, l’homme est invité à se souvenir que « mon père était un Araméen errant », que l’histoire d’Israël commence dans la fragilité, et qu’aucune bénédiction n’est jamais acquise. L’espérance naît de ce souvenir : reconnaître d’où nous venons, remercier pour ce que nous avons, transmettre à ceux qui viendront.
L’espoir juif n’est pas une fuite hors du monde, ni une consolation illusoire. Il est une discipline quotidienne : transformer le plaisir en bénédiction, la réussite en gratitude, l’abondance en responsabilité. Espérer, ce n’est pas attendre un miracle tombé du ciel, c’est choisir chaque jour de renforcer sa « Sim’hat 'Haïm » « joie de vivre » et d’y discerner la présence de D.ieu.
À travers les siècles, le peuple juif a incarné cette force d’espérer. Dans l’exil, il a prié. Dans la persécution, il a étudié. Dans les pogroms, il a chanté le Chabbath. Même après la Shoah, il a planté des arbres, bâti des écoles, fondé un État. Jamais il ne s’est laissé réduire à ses larmes : il a fixé des limites à la tristesse pour mieux préserver la joie.
Voilà la grandeur paradoxale de Ki-Tavo. Elle nous confronte au risque de l’oubli, mais elle nous livre en même temps l’antidote : la joie comme service divin. « Parce que tu n’as pas servi l’Éternel ton D.ieu dans la joie et l’allégresse », dit le texte. Ce n’est pas seulement une critique, c’est une clé. Servir dans la joie, c’est refuser de réduire la Torah à une contrainte, et découvrir qu’elle est une source de vie.
À l’heure où notre génération connaît la liberté et l’aisance, le défi demeure intact. Comment préserver la fidélité quand plus rien ne nous contraint ? Comment garder l’élan de l’espérance quand la sécurité nous endort ? Moché, il y a trois mille ans, avait déjà compris notre vulnérabilité. L’histoire nous confirme son intuition : le plus grand danger pour la foi est l’oubli tranquille.
Espérer, c’est donc lutter contre l’oubli. C’est relier chaque bénédiction à sa source. C’est savoir que nos réussites ne sont pas seulement le fruit de nos efforts, mais des dons confiés par D.ieu pour que nous en fassions bénéficier les autres.
La force d’espérer ne se mesure pas dans les heures sombres, mais dans les jours lumineux. Elle consiste à voir dans chaque récolte, chaque victoire, chaque joie simple, l’occasion d’un merci. À transformer la prospérité en fidélité.
Moïse nous exhorte : « J’ai placé devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie. » Choisir la vie, c’est choisir l’espérance. C’est croire que même au cœur de la réussite, nous avons besoin de protection, à l’image de la Birkat Cohanim qui commence ainsi « Que L’Éternel te bénisse et te protège ! », autrement dit que la bénédiction demeure bénédiction, qu’elle ne se transforme pas en malédiction.
Puissions-nous, en lisant Ki-Tavo, entendre cet appel prophétique : ne pas céder à l’orgueil, mais garder vive la gratitude. Ne pas nous endormir dans la prospérité, mais renouveler l’espérance. Car la joie est notre service, et l’espérance dans la Providence divine, notre force.





