La Paracha de cette semaine est très connue pour de nombreuses raisons, et principalement car elle narre un évènement fondateur pour le ‘Am Israël : le don de la Torah. À cet égard, nos Sages attirent notre attention sur le nom de notre Sidra : Yitro. Ce dernier est décrit au début de notre Paracha comme un prêtre midyanite qui, après avoir connu toutes les spiritualités de son époque, va rejoindre le peuple d’Israël. Ce ralliement va avoir un écho considérable auprès de ses contemporains, en raison de la très grande notoriété de Yitro.

Un premier enseignement de cet épisode consiste à souligner que la Torah a non seulement vocation à parler à l’humanité tout entière, mais aussi que notre tradition ne pose pas de frontière hermétique en matière de sagesse. En effet, dès le début de notre texte, Yitro va conseiller à Moché Rabbénou une nouvelle organisation judiciaire qu’il va adopter et qui consiste à créer un système de délégation du pouvoir à des juges compétents sur des questions spécifiques. Comme le disent nos Sages : « Si l’on te dit qu’il y a de la sagesse parmi les nations, crois-le. Mais si l’on te dit qu’il y a de la Torah parmi les nations, ne le crois pas. » (Midrach Eikha Raba)

À travers cette réforme, Moché témoigne de sa vision du leadership : il ne souhaite pas monopoliser le pouvoir et en faire un pré-carré personnel, il souhaite, au contraire partager le pouvoir et faire émerger autour de lui des leaders capables d’assumer des responsabilités. Cette confiance dans le peuple qu’il dirige est précisément de nature à élever le 'Am Israël et lui permettre de grandir spirituellement.

Or, c’est précisément cette même idée que l’Éternel souhaite transmettre au peuple à l’approche de l’énoncé du décalogue, « les Dix paroles ».

En effet, dans les versets qui précèdent l’énoncé des « Dix paroles », Hachem précise l’objectif visé : « Vous avez vu vous-mêmes ce que J'ai fait à l'Égypte, comment je vous ai portés sur des ailes d'aigle et amenés à Moi. Maintenant, si vous M'obéissez pleinement et si vous gardez Mon alliance, vous serez, de toutes les nations, mon bien le plus précieux. Toute la terre est à Moi, mais vous serez pour Moi un royaume de prêtres et une nation sainte. » (Exode 19:4-6.)

Il s’agit donc de faire des enfants d’Israël dans leur globalité rien de moins que « une nation de prêtres, de « Cohanim ». Or, comme l’observe Rav J. Sacks, le terme de « Cohanim » désigne non seulement les préposés au service divin, mais aussi de manière plus générique les « chefs », les « princes » ou encore les « serviteurs ». Ainsi, la Torah vient nous rappeler que l’ensemble des « enfants d’Israël » ont vocation à devenir des chefs, des leaders spirituels. Il ne s’agit pas d’une prérogative dévolue à une seule personne, ou à une minorité de personnes, qui auraient vocation à diriger leurs frères et à imposer sur eux une autorité. Non, la Torah souligne ainsi que le pouvoir « spirituel » appartient à chacun.

En effet, un des écueils regrettables du pouvoir qui s’exerce sur les hommes est bien souvent de les déresponsabiliser. La prise de décision est déléguée aux « chefs » et le reste de la société se contente d’appliquer les ordres. Cette approche est inconcevable dans la tradition juive qui invite chaque homme à faire preuve de la plus grande exigence morale vis-à-vis de lui-même et des autres.

Cette idée a deux applications fondamentales. La première est que chaque homme est un maître en puissance pour son prochain, comme le disent les « Maximes des Pères » « Qui est l’homme sage ? Celui qui apprend de tout homme ». Et la deuxième application est que « chaque Ben Israël est responsable » « Kol Israël Arevim zé la-zé », nous disent les maîtres du Talmud. Chaque homme est ainsi un « prêtre » en puissance, un représentant de D.ieu sur terre.

Voilà pourquoi, la révélation du Sinaï décrite dans cette Paracha s’est faite à l’ensemble du peuple, et non à un seul homme, ce qui est un fait historique unique dans l’histoire de l’humanité. Ce principe explique également l’absence de clergé dans la religion juive. De même que l’Éternel s’adresse à chaque individu, de même chacun a la faculté de s’adresser directement à l’Éternel , et aucun intermédiaire n’est requis.

C’est ainsi que le Maître du monde a rappelé à tous les enfants d’Israël leur éminente dignité, ils sont tous les « enfants » de l’Éternel, à la fois « Princes » et « Serviteurs » directs du Maître du monde. C’est ainsi qu’il n’était pas prévu de fonction de « Roi » au sein du peuple Juif, et ce n’est que sur la demande insistante du peuple, et à regret, que cette fonction sera plus tard instituée. Le Créateur avait un projet bien plus ambitieux pour Ses enfants qui ont tous une dimension royale en eux. Pour le dire autrement, tout renoncement à sa liberté, à son autonomie pour l’assujettir aux décrets arbitraires d’un autre homme est un échec dans la Torah. L’homme a vocation à être le serviteur d’Hachem et non le serviteur d’un serviteur.

La Torah exhorte ainsi chaque homme à la « grandeur », en adressant la parole divine à chacun individuellement, et en refusant que le leadership spirituel ne soit l’apanage que d’une minorité. Cela ne signifie pas pour autant, comme nous le verrons plus tard avec l’épisode de Kora'h, que toute autorité spirituelle est illégitime. La « Kéhouna » en tant que « prêtrise » restera la prérogative des enfants d’Aharon, et chacun au sein du peuple a des fonctions précises et une place spécifique qu’il doit respecter.

Mais cette organisation n’est pas une limitation de la vocation spirituelle des individus, elle est, au contraire, le cadre nécessaire pour pouvoir déployer toute sa richesse et servir Hachem de la meilleure façon possible. Ce sont des limites qui libèrent plus qu’elles ne limitent. Elles permettent de comprendre quelle est sa place dans ce monde, et, dès lors, de mieux apprécier l’impact que l’on peut avoir, et comment servir Hachem de la meilleure façon possible.

Puisse l’Éternel nous permettre de trouver dans cette confiance et cette éminente dignité qu’Il place en chacun de nous une source d’espoir infinie pour nous améliorer continuellement et Le servir avec la dimension royale logée en chacun de nous.