« Le sceptre ne s’éloignera pas de Juda… jusqu’à ce que vienne Shilo. » (Béréchit 49, 10)

Cette phrase, prononcée par Ya'acov au seuil de l’histoire d’Israël, n’est pas une promesse de pouvoir politique ininterrompu. Elle est une déclaration de fidélité dans le temps, une manière de dire que quelque chose demeure, même lorsque tout semble perdu. Le sceptre dont il est question n’est pas toujours visible ; il se déplace, se dissimule, se transforme, mais il ne disparaît pas.

Cette tension entre promesse et réalité traverse toute l’histoire juive, et c’est précisément ce que révèle un épisode mettant en scène Rabbi Chalom Soloveitchik. Homme fortuné, respecté, introduit dans les cercles du pouvoir, il entretenait des relations suivies avec le ministre de la guerre de Lvov. Un jour, dans une conversation apparemment anodine, il évoqua devant lui la grandeur d’un grand maître de la génération, un Tsadik merveilleux : Rabbi Na'ḥoum de Horodna, que son mérite nous protège.

Le ministre, admiratif mais sceptique, voulut mettre cette grandeur à l’épreuve. Il cita un verset de la Torah dans sa traduction russe : « Le sceptre ne s’éloignera pas de Juda… jusqu’à ce que vienne Shilo », qu’il comprenait comme l’affirmation d’une domination juive continue jusqu’à l’arrivée du rédempteur. Puis il posa la question qui lui semblait décisive : comment soutenir que la Torah est éternellement vraie, alors qu’aucun juif, "Yéhoudi" (de la racine "Yéhouda"), à son époque, ne détient ni pouvoir ni souveraineté ?

Rabbi Chalom Soloveitchik se rendit alors, non sans appréhension, chez Rabbi Na'ḥoum de Horodna. Le grand maître réfléchit longuement, puis, parmi toutes les réponses possibles, choisit de retenir l’explication suivante pour le ministre. Depuis l’exil, expliqua-t-il, nous ne savons plus avec certitude de quelle tribu descend chaque Juif. Sennachérib a bouleversé l’ordre du monde, et les filiations se sont effacées. Pourtant, partout où nous allons, nous sommes appelés "juifs", du nom de la tribu de Juda. Jusqu’à la venue du Machia'ḥ, Juda n’est plus une lignée biologique : il est devenu une condition collective. En ce sens, le sceptre ne s’éloignera pas de Yéhouda… jusqu’à ce que vienne Shilo », signifie qu’il rassemblera sous sa bannière l’ensemble du 'Am Israël, et ce ne sera que lorsque le Machia'h (Shilo) viendra que nous saurons rétablir les filiations précises, et rattacher chaque "juif" à sa tribu d’origine.

Attendre le Machia'ḥ, dans cette perspective, n’est pas une spéculation historique, mais une manière d’habiter l’exil, c’est à la fois un défi collectif mais aussi un appel adressé à chaque individu de faire vivre en lui cette attente.

Cette démarche se manifeste avec une intensité bouleversante dans la vie du ‘Hafets ‘Haïm. Lorsqu’il parcourait les routes pour diffuser la Michna Béroura, on remarqua qu’il transportait un manteau de soie neuf, soigneusement enveloppé, qu’il ne portait jamais. Interrogé, il répondit sans emphase : à chaque instant, le Machia'ḥ peut venir. Et comment, à la dernière minute, se préparer à l’honorer dignement ? Par précaution, il prenait donc toujours avec lui un habit digne de cet évènement.

La même attente animait ses gestes les plus quotidiens. Lorsqu’il descendait de sa carriole, il sautait avant même que les chevaux ne soient complètement arrêtés. À ceux qui s’en étonnaient, il expliquait : je suis Cohen, et lorsque le Temple sera reconstruit, les Cohanim devront accomplir le service avec empressement. Je m’y prépare dès maintenant. L’attente n’était pas pour lui une abstraction, mais une discipline du corps et de l’âme.

Cette certitude traverse également l’enseignement du Rav Its'ḥak Blazer. Face à des notables fortunés qui doutaient de la possibilité d’une venue immédiate du Machia'ḥ, il ne chercha pas à contourner les objections, mais à les relativiser. Ce qui nous paraît insoluble aujourd’hui, disait-il, trouvera son éclaircissement lorsque le moment viendra. De même que les Sages ont su expliquer comment les quatre cents ans annoncés à Avraham se sont réalisés en deux-cent-dix ans, ils sauront expliquer les conditions de la délivrance.

L’Admour Sar Shalom de Belz ira encore plus loin. À la veille de Pessa'ḥ, devant la cuisson de la Matsa Chemoura, il formula un souhait qui défiait toute logique : mériter de manger le Kazayit avec le Machia'ḥ, dès ce soir. Et lorsque ses ‘Hassidim lui opposèrent les textes et les impossibilités, il répondit par une phrase simple et radicale : qu’il vienne, et les Sages expliqueront.

Attendre le Machia'ḥ, au fond, ce n’est pas résoudre toutes les questions à l’avance. C’est vivre sans renoncer à la promesse. C’est porter le sceptre de Juda non comme un pouvoir, mais comme une fidélité têtue, silencieuse, prête à s’éveiller à tout instant. « Jusqu’à ce que vienne Shilo » ne signifie pas que l’histoire est en pause, mais que chaque instant peut devenir son seuil.

Puissions-nous avoir le mérite, avec l’aide d’Hachem, de nous inspirer de ces pratiques de nos Sages afin de nous renforcer, et d’assister rapidement, de nos jours, à la venue du Machia'h !