Avant de présenter le démarrage des dix plaies qui vont mener à la libération d’Égypte, la Paracha Vaéra évoque un basculement intérieur. Les Bné Israël sont écrasés, épuisés, et même quand Moché vient leur apporter une promesse de sortie, ils n’arrivent pas à l’entendre. Ce n’est pas un refus. C’est une incapacité. La souffrance prend toute la place, elle coupe le souffle, elle ferme l’horizon. On peut avoir devant soi une parole d’espérance et ne plus avoir la force de la comprendre.

Et pourtant, c’est dans cet état-là que commence la Guéoula. En quelques mots, Hachem précise ce qui a fait naître cette délivrance : « J'ai entendu les gémissements des enfants d'Israël, asservis par les Égyptiens et Je me suis souvenu de Mon alliance. » (Exode 6.5).  Celle-ci ne procède pas d’un sursaut spirituel, ni d’une prière splendide des enfants d’Israël, mais simplement de « leurs cris », « leurs plaintes », « leurs gémissements ». La Torah nous indique ainsi, en quelque sorte, que le jour où l’homme se tourne de tout son cœur vers Hachem, il n’est plus complètement prisonnier.

C’est exactement ce que le Rav Chimchon Pinkus a voulu faire comprendre à l’homme brisé qui est venu le voir. L’homme souffrait de ne pas avoir d’enfants, et il assurait qu’il priait autant que possible. Le Rav ne l’a pas contredit, mais il lui a simplement demandé : “Tu pries… ou tu dis des mots ? Est-ce que tu as crié ? Est-ce que tu as pleuré ?” La question n’était pas : “Est-ce que tu fais ce qu’il faut ?” La question était : “Est-ce que tu es là, vraiment, quand tu pries ? Est-ce que tu te présentes à Hachem tel que tu es ?”

Puis le Rav lui donne rendez-vous à trois heures du matin. Il le conduit dans un endroit désert, loin de la ville. Et il lui dit : “Ici, personne ne t’entendra. Je te laisse une heure. Crie vers Hachem.” Une heure plus tard, l’homme affirme qu’il a crié. Le Rav le regarde et répond : “Non. Tes vêtements sont secs.” Phrase très simple, mais très profonde. Elle signifie : tu as parlé, mais tu ne t’es pas encore livré. Tu as demandé, mais tu n’es pas encore venu avec tout ton cœur. Il manque encore quelque chose.

Le Rav le laisse une nouvelle heure. Cette fois, l’homme semble bouleversé, totalement pénétré par sa prière. Ce n’est pas qu’il a “mieux prié”. Il a cessé de se protéger. Il ne s’est pas présenté devant Hachem comme quelqu’un de fort, ou de correct, ou de maîtrisé. Il s’est présenté comme il était, dans toute son authenticité et sa vulnérabilité. Et c’est précisément cette sincérité qui transforme la prière. Parce que la prière n’est pas d’abord une belle formulation. C’est une rencontre. Et une rencontre n’existe que si l’on vient vraiment.

Le Rav le ramène chez lui. Et l’homme aura un enfant dans l’année. Là encore, il ne faut pas en faire une promesse automatique. Le message n’est pas : “Pleure et tu obtiendras.” Le message est : parfois, la prière reste à la surface de nous-mêmes, par habitude, par pudeur, par peur d’être déçu. Et tant qu’elle reste à la surface, elle ne nous transforme pas. Or la prière la plus profonde n’est pas celle qui impressionne : c’est celle où l’on n’est plus en représentation, celle où on se confie, se livre totalement à Hachem.

On retrouve cela chez les Avot et les Imaot. Sarah, Ra’hel,’Hanna : chacune à sa manière refuse que la douleur devienne une simple fatalité silencieuse. Elles ne cherchent pas une prière élégante, mais elles cherchent une prière vraie. ’Hanna parle presque sans voix, au point que le Cohen la prend pour une femme ivre : preuve que l’authenticité dépasse parfois les formes habituelles. Ra’hel, dans son dialogue avec Ya’akov, exprime un manque qui déborde, parce qu’elle ne veut pas s’habituer à sa stérilité. Ce n’est pas du théâtre. C’est une âme qui dit ce qu’elle vit.

Et c’est là le point central : Hachem ne nous demande pas d’être parfaits quand nous venons prier. Il nous demande d’être présents. On peut prier “bien” formellement, mais ne pas être venu au rendez-vous spirituel. On peut réciter, mais se retenir, rester à distance, comme si la prière était un devoir à accomplir. Or, dans les moments difficiles, la Torah nous apprend autre chose : il faut oser se présenter. Dire : “Voilà où j’en suis.” Dire : “Voilà ce que je ressens.” Dire : “Je n’ai plus de forces, mais je suis là.”

La Guéoula d’Égypte commence lorsque les Bné Israël font exactement cela. Ils n’arrivent pas à écouter une promesse, mais ils arrivent à crier. Ils ne savent pas encore chanter, mais ils savent se plaindre vers Hachem. Et cette plainte, parce qu’elle est authentique, devient déjà une forme de sortie. Car l’homme qui parle à D.ieu n’est jamais enfermé. C’est notamment une des leçons du Roi David dans les Téhilim. Il a su trouver dans le dialogue ininterrompu avec le Maître du monde la force de surmonter toutes les épreuves qui ont jalonné son existence.

Même avant que les chaînes tombent, le simple fait de parler à Hachem crée une ouverture, redonne du souffle, une voix, un espoir.