Un verset de notre Paracha a particulièrement intrigué les commentateurs :
« Voici la descendance d’Aharon et de Moché, au moment où l’Éternel parla avec Moché sur le mont Sinaï. Et voici les noms des fils d’Aharon : Nadav, le premier-né, puis Avihou, Éléazar et Itamar » (Bamidbar 3, 1-2).
Rachi relève immédiatement une difficulté : le verset annonce « la descendance d’Aharon et de Moché », mais, dans la suite, seuls les fils d’Aharon sont mentionnés. Où sont donc les descendants de Moché ? Le maître de Troyes répond par un principe fondamental : les fils d’Aharon sont appelés descendants de Moché parce que Moché leur a enseigné la Torah. De là, nos Sages déduisent que quiconque enseigne la Torah au fils de son prochain est considéré comme s’il l’avait engendré.
Cette idée est d’une profondeur remarquable. Donner la vie ne se limite pas à la naissance biologique. Il existe une autre forme d’engendrement : celle qui consiste à nourrir et faire grandir les âmes, donner un horizon spirituel, inspirer une vocation, et confier une fidélité. Celui qui enseigne la Torah ne transmet pas seulement un savoir : il façonne une intériorité et permet à une personne de faire éclore les richesses spirituelles qui sommeillaient en elle. Aux côtés des parents, qui donnent la vie avec l’aide de D.ieu et transmettent bien souvent un héritage de foi, d’étude, et de valeurs, d’autres figures peuvent jouer un rôle décisif dans l’épanouissement spirituel d’un individu. C’est là un immense mérite, que notre tradition appelle « zikouï harabim » : donner du mérite au plus grand nombre.
C’est dans cet esprit que l’on rapporte une histoire au sujet du rav Avraham Kalmanovitz, grand Roch Yéchiva en Amérique. On raconte que c’est le ‘Hafets Haïm qui l’encouragea à accomplir cette œuvre immense : fonder une Yéchiva.
Le ‘Hafets Haïm lui présenta l’argument suivant : si tu restes assis à étudier seul, combien de Torah pourras-tu étudier au cours de ta vie ? Peut-être achèveras-tu le Chass dix fois, peut-être vingt fois. Mais si tu ouvres une Yéchiva, alors le Chass sera étudié par des dizaines, des centaines d’élèves. Ton mérite ne sera plus seulement celui de ton étude personnelle, mais celui de toute la Torah que tu auras rendue possible.
Puis il ajouta une image saisissante. À quoi cela ressemble-t-il ? À un cordonnier. Combien de paires de chaussures un cordonnier peut-il fabriquer en une semaine ? Un nombre limité. Mais si quelqu’un fonde une usine de chaussures, il peut produire en une semaine ce qu’un artisan seul ne pourrait produire en plusieurs années. Il en va de même dans le domaine de la Torah : celui qui ouvre une Yéchiva ne se contente pas d’étudier ; il crée un lieu où la Torah se multiplie, où des élèves grandissent, où le mérite d’un homme devient le mérite d’une génération.
Donner du mérite aux autres, notamment en leur permettant d’étudier la Torah, constitue donc une grandeur particulière. Et cette grandeur s’élève encore lorsqu’elle exige de l’homme qu’il renonce à une part de son confort, de son temps, voire de ses intérêts personnels. Une autre histoire rapportée au sujet du ‘Hafets Haïm l’illustre avec force.
En 5683, le 'Hafets 'Haïm séjourna à Vienne afin de participer à la première grande assemblée de l’Agoudat Israël. Il logeait chez l’honorable Rabbi Akiva Schreiber. Comme toujours, de nombreuses personnes se pressaient autour de la maison, animées par le désir intense de voir le 'Hafets 'Haïm, ne serait-ce que quelques instants. Mais seuls quelques privilégiés pouvaient entrer.
Un notable du judaïsme anglais s’adressa alors au maître de maison. Il le supplia de lui permettre d’entrer auprès du ‘Hafets Haïm, même pour un court moment. Il expliqua qu’il avait une question capitale à lui poser, une question dont dépendait tout son avenir.
Le maître de maison, qui connaissait la valeur de cet homme et l’importance de ses œuvres, accepta. Il l’installa près de la table où le ‘Hafets Haïm prenait son repas, en lui promettant de le présenter à lui dès la fin du Birkat Hamazone.
Vers la fin du repas, le 'Hafets 'Haïm commença, comme il en avait l’habitude, à réciter le psaume 23 : « Mizmor ledavid, Hachem est mon berger, je ne manquerai de rien. » Arrivé au dernier verset — « Seuls le bien et la bonté me poursuivront tous les jours de ma vie » « Akh tov va’hessed yirdefouni kol yemé ‘hayaï » — il se tourna vers l’invité, qu’il ne connaissait pourtant pas, et expliqua :
« Ce verset soulève une grande question. Comment David, roi d’Israël, peut-il dire que le bien et la bonté le poursuivent ? D’ordinaire, ce sont les difficultés, les soucis, les épreuves, les manques, qui poursuivent l’homme et troublent sa vie. Mais le bien et la bonté ? Comment peuvent-ils devenir des poursuivants ? »
Puis le 'Hafets 'Haïm expliqua que, parfois, l’homme a le sentiment que les occupations liées au bien et à la bonté deviennent elles-mêmes des contraintes qui le poursuivent. Elles lui prennent son temps, perturbent ses affaires, lui causent des pertes, troublent parfois la paix de son foyer. Alors le mauvais penchant lui souffle : abandonne, occupe-toi de toi-même, cesse de porter les autres.
C’est précisément à ce moment que David Hamélekh nous enseigne quoi demander à Hachem : « Que seuls le bien et la bonté me poursuivent tous les jours de ma vie. » Autrement dit : il est rare qu’un homme n’ait pas certaines préoccupations durant sa vie, alors, quitte à « être poursuivi », autant l’être uniquement par la possibilité de faire « le bien et des actes de bonté », et non par d’autres soucis. Heureux celui dont les seules contraintes viennent du fait qu’il aide, qu’il transmet, qu’il construit, qu’il soutient les autres.
Lorsque le ‘Hafets Haïm acheva cette explication, l’invité se leva, profondément ému, et se tourna vers le maître de maison pour prendre congé. Celui-ci s’étonna : n’avait-il pas tant insisté pour entrer afin de poser une question décisive ? Pourquoi repartait-il soudain sans l’avoir formulée ?
L’homme répondit avec un sourire : le ‘Hafets Haïm lui avait déjà répondu, sans même qu’il n’ait eu besoin de poser sa question.
Il expliqua alors qu’il avait fondé dans sa ville un Talmud Torah ainsi qu’une caisse de Guémilout ‘Hassadim (œuvres de bienfaisance), qu’il dirigeait personnellement. Avec l’aide d’Hachem, ces institutions s’étaient développées et prenaient une place considérable dans sa vie. Mais cette charge empiétait sur ses affaires privées, qui commençaient à en souffrir. Son épouse, inquiète, le pressait de confier la direction de ces institutions à d’autres personnes.
Lui-même ne voulait pas abandonner ces œuvres de bien et de bonté, mais, par souci de « Chalom Bayit » « paix du foyer », ils avaient convenu de soumettre la question au 'Hafets 'Haïm. Ce que celui-ci déciderait serait accepté.
Or, en entendant de la bouche même du 'Hafets 'Haïm que, même lorsque le bien et la bonté semblent poursuivre l’homme et bouleverser ses affaires personnelles, il ne faut pas pour autant les abandonner, il reçut la réponse qu’il était venu chercher. Il se hâta donc de rentrer annoncer à son épouse la décision de leur maître.
Ces deux récits éclairent magnifiquement le commentaire de Rachi. Enseigner, transmettre, éduquer, soutenir des institutions de Torah et de bonté, ce n’est pas seulement accomplir une belle action. C’est participer à une forme d’engendrement spirituel, c’est toucher à la vitalité même de l’humanité. Moché est appelé père des enfants d’Aharon parce qu’il leur a enseigné la Torah ; de même, tout homme qui aide d’autres âmes à grandir devient, d’une certaine manière, leur père spirituel.
La Paracha de Bamidbar, qui compte les tribus, les familles et les générations d’Israël, nous rappelle ainsi qu’il existe plusieurs manières de laisser une descendance. Il y a les enfants que l’on met au monde, et il y a les vies que l’on éclaire. Il y a la filiation du sang, et il y a la filiation de la Torah, de l’exemple, de la bonté et de la responsabilité.
Et peut-être est-ce là l’un des grands messages de notre Paracha : la grandeur d’un homme ne se mesure pas seulement à ce qu’il a accompli pour lui-même ou à travers sa descendance biologique, mais aussi à travers toutes les âmes qui ont croisé sa route, et qu’il aura pu contribuer à éclairer, soutenir, et faire grandir...





