La voix de "C'est ma prière" s'est tue un 25 avril 1975.
Moshe Brand, qui deviendra Mike Brant, naît en 1947, dans un camp de réfugiés à Chypre, station imposée par les Britanniques aux rescapés de la Shoah qui font route vers la Palestine. Son père Fischel et sa mère, Bronia Béra'ha, survivante d'Auschwitz, sont des Juifs polonais.

La famille s'installe finalement à Haïfa, dans un quartier modeste de la ville basse. Adolescent, Moshe fonde avec son jeune frère Tzvi un groupe de musique.
Il devient une petite vedette locale qui se produit dans des hôtels, pour une clientèle un peu blasée, qui daigne cependant soulever un sourcil devant l'extraordinaire palette sonore de sa voix. Elle traverse plusieurs octaves, plus large encore que celle d'Elvis.
Mais Haïfa, c'est petit pour Moshe. Il est ambitieux et veut "monter" à Paris.

Il a un piston : Sylvie Vartan et Carlos, qui l'ont entendu se produire à Téhéran (à l'époque, le Shah, dirigeant perse, aime la culture occidentale et invite des artistes, même israéliens, à se produire chez lui...), lui glissent un numéro de téléphone personnel et lui disent de venir dans la capitale. Ils l'aideront.
Il fait alors ses bagages, embrasse ses parents, son jeune frère, et confiant, il prend un aller simple pour Paris.
Petits hôtels et grandes galères, un Israélien anonyme déambule sur les grands boulevards, regarde, rêve de gloire devant les affiches aux néons de l'Olympia.
Il téléphone d'une cabine publique plusieurs fois par jour au numéro inscrit au crayon sur un petit papier, mais personne ne répond.
Ni Sylvie, ni Carlos.
En désespoir de cause, et parce que bientôt il n'a plus d'argent pour payer sa chambre, il prend un retour Orly-Tel Aviv.
Il tente alors, de l'aéroport, un dernier appel.
Et cette fois... ça répond !
Sa carrière va démarrer.
Pris au piège de la starmania
Ce que Moshe Brand va, sur le moment, interpréter comme la chance de sa vie (ce téléphone qui enfin répond) s'avérera comme le point d'orgue de sa jeune et prometteuse existence.
Le milieu du show-biz va l'aspirer, puis le broyer. Moshe, devenu Mike, en costume à paillettes, chemise grande ouverte, regard charmeur, qui ne sait même pas parler français et lit les paroles de ses premiers tubes en phonétique hébraïque, ne passera par aucun palier d'acclimatation pour digérer ce succès qui le submerge.
Cet être fragile et angoissé, deuxième génération de la Shoah, introverti et profond, qui ne parlera pas jusqu'à ses 4 ans, devient la proie d'impresarios douteux, qui voient en lui une mine d'or. Mike est trop fin pour l'ignorer, mais il se laisse prendre au jeu et enchaîne avec frénésie les concerts, contraint par ses contrats à sortir plusieurs disques par an.

Brant, honnête, ressent son succès comme une imposture. Devenu en quelques mois la coqueluche des mi(di)nettes, il chante des tubes mièvres et faciles, qui plaisent, mais dénués d’intérêt artistique. Pour un vrai mélomane, féru de jazz et qui sait ce qu'est la bonne musique, c'est un peu vendre son âme au diable.
La foule des jeunes qui l'idolâtrent finit aussi par l'exténuer.
En 1973, la guerre du Kippour éclate, les premiers soldats meurent sur le front, et il veut retourner au pays pour être près des siens. Il chantera pour les soldats sur le front.
Trop aimé, mal aimé
Après la guerre, il revient à Paris, mais changé. Il tient la vitrine, mais à l'intérieur, un vide énorme l'habite, qui menace de le dévorer. L'image d'un Apollon bellâtre qu'on lui a cousue, finit par le blesser ; il rêve d'une famille, d'enfants, de simplicité et de vivre à la campagne.
Il est en porte-à-faux avec son entourage, en contradiction totale avec ce vedettariat qui, psychologiquement, l'épuise.
Le rôle qu'il joue finit par le dégoûter de lui-même.
On lui diagnostique bientôt une dépression.
Au printemps 1975, à 28 ans, quelques jours après avoir enregistré "Dis-lui", il met fin à "sa représentation" sur terre.
Mike Brant n'aura pas survécu à une surexposition médiatique qui consumera ce beau jeune homme de 28 ans, comme une photo qu'on approche trop près d'une flamme et qui prend feu.

Il est l'incarnation de l'idole sacrifiée sur l'autel de l'industrie du disque, gigantesque et "gloutonnesque" machine à sous.
Trop conscient, trop juif peut-être, il n'avait qu'une prière, "sa prière" : celle d'être, avant de paraître.
Tout simplement.




